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Dette publique : le Sénégal a-t-il sciemment caché un emprunt de 650 millions d’euros ?

Dette publique : le Sénégal a-t-il sciemment caché un emprunt de 650 millions d’euros ?

Dakar dément, mais le doute s’installe. Selon le Financial Times, le pays ouest-africain aurait contracté 650 millions d’euros via des montages financiers peu transparents pour éviter le défaut. Une stratégie qui interroge autant qu’elle inquiète.

Le Sénégal a-t-il emprunté en catimini pour éviter le défaut ? La question, posée par une enquête du Financial Times, embarrasse Dakar. Selon le quotidien économique, le pays aurait mobilisé en 2025 quelque 650 millions d’euros auprès de l’Africa Finance Corporation et de First Abu Dhabi Bank via des instruments financiers peu lisibles, les total return swaps.

Ces montages permettent d’obtenir rapidement des liquidités en échange de garanties sur des obligations souveraines. En contrepartie, les créanciers obtiennent une priorité de remboursement en cas de défaut. Un outil efficace pour les États en manque de trésorerie, mais dont la complexité et la faible transparence inquiètent investisseurs et institutions internationales.

D’après le Financial Times, ces opérations auraient été conclues dans un contexte de forte tension budgétaire, quelques mois après la révélation d’une dette cachée héritée du précédent régime.

Depuis ces révélations en septembre 2024, le pays ouest-africain traverse une zone de fortes turbulences financières. Le niveau d’endettement, désormais estimé à 132 % du PIB à fin 2024, contraste brutalement avec les 74 % affichés un an plus tôt sous l’administration de Macky Sall. L’écart — près de 11,5 milliards d’euros — a profondément ébranlé la crédibilité budgétaire du pays. Dans son sillage, les sources de financement se sont progressivement refermées : le programme de 1,8 milliard de dollars conclu avec le FMI en 2023 a été suspendu, tandis que les autres bailleurs conditionnent désormais leur soutien à un nouvel accord avec l’institution de Bretton Woods. Quant aux marchés internationaux, ils sont devenus quasi inaccessibles, après trois dégradations successives de la note souveraine du Sénégal.

Démenti ferme de Dakar

Face à la polémique, le gouvernement sénégalais rejette catégoriquement toute dissimulation. Dans un communiqué, le ministère des Finances assure que ces opérations « s’inscrivent dans le cadre de la stratégie de diversification des sources et des instruments de mobilisation des ressources ».

Objectif affiché : trouver des financements alternatifs pour faire face aux échéances de la dette et aux dépenses de fonctionnement de l’État. Dakar insiste également sur les conditions financières, jugées « beaucoup plus avantageuses » que celles des marchés internationaux, avec un taux d’environ 7,1 %.

« Aucun emprunt n’a été caché », martèle le ministre Cheikh Tidjane Dièye, qui dénonce un article « déséquilibré » et « tendancieux ». Selon lui, ces opérations sont intégrées aux documents budgétaires et relèvent d’une gestion « rigoureuse et innovante ».

Le malaise des partenaires

Reste un point sensible : le manque de visibilité pour les partenaires internationaux. Le Fonds monétaire international reconnaît ne pas avoir eu accès aux détails précis de ces opérations. « Nous attendrions normalement des autorités qu’elles partagent les conditions financières », indique l’institution.

Un flou d’autant plus problématique que Dakar cherche à renégocier un programme d’aide de 1,8 milliard de dollars, suspendu après les révélations sur la dette cachée. Dans ce contexte, toute zone d’ombre fragilise la relation avec les bailleurs.

Pour les investisseurs, ces instruments posent également question. S’ils permettent de lever rapidement des fonds, ils modifient la hiérarchie des créanciers et compliquent, en cas de crise, une éventuelle restructuration de la dette.

Des comptes sous tension

La controverse intervient alors que la situation financière du Sénégal s’est nettement dégradée. Le déficit budgétaire atteint près de 14 % du PIB et la dette publique est estimée à environ 132 % du PIB fin 2024.

L’agence Standard & Poor’s a abaissé la note du pays à CCC+, évoquant des « finances précaires ». Un niveau qui traduit un risque élevé pour les investisseurs et limite l’accès aux marchés internationaux.

Mi-mars, le Sénégal a néanmoins évité un défaut en honorant une échéance de 471 millions de dollars. Un signal positif, que le gouvernement met en avant pour démontrer sa capacité à faire face à ses engagements.

L’ombre du passé

Les autorités actuelles continuent de pointer la responsabilité de l’ancien président Macky Sall, accusé d’avoir dissimulé l’ampleur réelle de la dette. Selon elles, ces pratiques ont fragilisé la crédibilité financière du pays et conduit à la suspension du programme du FMI.

Mais la polémique actuelle se retourne en partie contre le pouvoir en place. Dans une charge virulente, l’opposant Mouhamadou Lamine Massaly interpelle : « Dans quelles conditions cet argent a-t-il été emprunté ? À quels taux ? Avec quelles garanties ? » Avant d’ajouter : « Le peuple sénégalais est en droit de savoir. »

Au cœur du débat : la question de la transparence, devenue centrale dans un contexte de défiance accrue.

Une stratégie à double tranchant

Le recours à des instruments comme les total return swaps n’est pas propre au Sénégal. Face à la hausse des taux et à la fermeture des marchés, plusieurs États africains cherchent des solutions alternatives pour accéder à des liquidités rapides.

Mais ces montages, en contournant les circuits classiques de la dette, brouillent la lecture des finances publiques et alimentent les soupçons d’opacité. Ils peuvent aussi créer des engagements implicites difficiles à évaluer.

Pour Dakar, l’enjeu est désormais de convaincre qu’il s’agit d’une stratégie maîtrisée et non d’un financement dissimulé. Car dans un contexte de forte contrainte budgétaire, la confiance des investisseurs et des partenaires reste la clé.

Et sur ce terrain, la transparence est devenue une exigence autant qu’un impératif politique.