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Les leçons de guerre de l’ancien chef du bureau Iran du renseignement militaire israélien

Les leçons de guerre de l’ancien chef du bureau Iran du renseignement militaire israélien

ENTRETIEN. Shahar Koifman livre au « Point » ses enseignements et ses critiques sur l’opération militaire américano-israélienne contre la République islamique.

Qui croire ? Plus de trois semaines après le début de la guerre des États-Unis et d’Israël en Iran, la République islamique serait en train de négocier une cessation des hostilités avec l’administration Trump. C’est en tout cas ce qu’a assuré mardi le président américain depuis le Bureau ovale de la Maison-Blanche, alors que le New York Times affirme que Washington a proposé à Téhéran, par l’entremise du Pakistan, un plan de paix en 15 points, proposant un cessez-le-feu d’un mois, le temps que les autorités iraniennes étudient leurs demandes.

Côté iranien, on dément la moindre discussion avec le « Grand Satan » américain, la diplomatie iranienne reconnaissant juste avoir reçu en début de semaine, via des « pays amis », des « messages transmettant une demande américaine de négociations ». Pendant ce temps, la tension continue à monter dans la région. La presse américaine évoque l’envoi de 1 000 à 3 000 soldats parachutistes américains en renfort au Moyen-Orient, tandis que les combats font toujours rage. Ce mercredi, Israël continue à bombarder l’Iran et le Liban, tandis que la République islamique poursuit ses salves de missiles et de drones contre ses voisins du Golfe et l’État hébreu.

Comment Tel-Aviv se positionne-t-il exactement face à ce semblant de réchauffement américano-iranien alors que les objectifs de guerre israéliens se démarquent de ceux de Washington par la volonté d’en finir avec le régime ? Ancien chef du bureau Iran du Renseignement militaire israélien (Aman), Shahar Koifman est aujourd’hui expert en géopolitique du Proche et du Moyen-Orient. Dans un entretien au Point, il livre ses leçons sans concession sur le conflit en cours.

Le Point : Comment jugez-vous jusqu’ici les résultats de la guerre menée par Israël en Iran ?

Shahar Koifman :

Ancien chef du bureau Iran du renseignement militaire israélien, Shahar Koifman est aujourd’hui expert en gépolitique du Proche et du Moyen-Orient. © (DR)

Je dirais que le tableau est contrasté, mais plutôt positif. Laissez-moi vous rappeler que je ne suis plus un responsable israélien, donc je ne sais pas si le changement de régime était un objectif de guerre officiel d’Israël. Mais à mon sens, cela n’aurait pas dû de toute façon être un objectif de guerre. Si la République islamique est affaiblie, il est impossible de provoquer un changement de régime depuis les airs. Ainsi, toute contribution apportée en ce sens ne résout rien. Vous ne pouvez simplement pas obtenir ce résultat à partir d’une telle campagne militaire, aussi réussie soit-elle. À mon sens, la seule manière dont le régime pourrait changer est une opération terrestre de grande ampleur, comme l’ont menée les Américains en Irak en 2003. Or, je ne pense pas que quiconque souhaite faire cela.

Le premier objectif d’Israël n’est-il pas d’annihiler la menace nucléaire iranienne ?

En ce qui concerne le nucléaire, des dommages considérables ont été infligés à l’infrastructure nucléaire iranienne. Des infrastructures physiques ont été touchées, des scientifiques de premier plan ont été tués et des capacités de production ont été atteintes. Cependant, si des dommages ont été infligés aux infrastructures et au savoir dont disposait l’Iran, ce n’est pas pour autant la fin du programme nucléaire iranien. Beaucoup de ces éléments peuvent être reconstruits. Il y a suffisamment d’étudiants à l’université Shahid-Beheshti de Téhéran pour qu’il soit possible de leur réenseigner la physique nucléaire et qu’ils reprennent le flambeau. Ainsi, les dommages ne sont pas suffisants en eux-mêmes.

D’ailleurs, les Iraniens ont désormais toutes les raisons de refuser de coopérer avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et de ne pas écouter ce que veut le monde. Ils feront ce qu’ils veulent et pourront se précipiter vers la bombe. C’est très dangereux et cela doit être pris en compte. Je ne crois donc pas que le programme nucléaire iranien soit terminé.

Qu’en est-il du stock de 440 kilogrammes d’uranium hautement enrichi toujours présent en Iran ?

En effet, certains des matériaux fissiles visés par Israël et les États-Unis en juin 2025 demeurent, selon les rapports, encore enfouis à l’intérieur de l’Iran et n’ont pas été détruits. Ce matériau devrait constituer une source majeure de préoccupation pour Israël, les États-Unis, la France et le monde entier, car c’est ainsi que l’on peut parvenir rapidement à la bombe. Cette question doit être résolue, et elle ne l’a pas été depuis les airs.

Qu’en est-il des capacités de missiles balistiques de l’Iran qu’Israël affirme avoir réduites ?

Nous savons que des missiles sont quotidiennement tirés depuis l’Iran vers les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, Israël et au-delà. Beaucoup de ces missiles ont été utilisés ou détruits. Mais il ne faut pas oublier les infrastructures. Israël a attaqué de nombreuses installations de fabrication de missiles et de drones. C’est un changement stratégique majeur, car s’ils ne peuvent pas reconstruire, les quantités resteront faibles, ce qui constitue un accomplissement important pour Israël. Ceci est un succès réel, mais il doit être consolidé. Et nous devons nous rappeler que cette question ne constitue pas uniquement une menace pour Israël ou les Émirats arabes unis, mais pour le monde entier. Nous avons observé, avec l’attaque contre la base américano-britannique de Diego Garcia, que ces missiles pouvaient désormais arriver jusqu’à Paris.

Le soutien de la République islamique à son réseau de groupes paramilitaires (Hamas, Hezbollah, Houthis…) dans la région a-t-il été réduit ?

Israël a ciblé de nombreux responsables de la Force Al-Qods, l’organisme au sein du Corps des gardiens de la révolution islamique chargé, comme ils l’appellent, d’« exporter la révolution ». En réalité, cela revient à promouvoir le terrorisme et l’extrémisme à travers le Moyen-Orient. Israël a également attaqué le Hezbollah lui-même et, comme vous le savez, en Irak, il y a une dynamique accrue de ciblage du Hachd al Chaabi (les milices chiites irakiennes, NDLR), de sorte qu’il est possible que les Iraniens y subissent aussi des pertes.

« À court terme, les Iraniens ne sortiront pas dans la rue »

Shahar Koifman, ex-chef du bureau Iran du renseignement militaire israélien

Néanmoins, au Liban, une victoire militaire depuis les airs ne suffit pas pour gagner la guerre. Il est nécessaire que la communauté internationale – les États-Unis, l’Arabie saoudite et la France, qui joue un rôle important au Liban – donne les moyens au gouvernement libanais d’arrêter de parler et de commencer à agir contre le Hezbollah. L’ambassadeur d’Iran vient d’être expulsé. Ceci est très bien, mais pas suffisant. Beyrouth doit faire plus et désarmer le Hezbollah. Il doit sentir qu’il peut le faire sans risque de provoquer une guerre civile, ce qui ne peut être réalisé que par le gouvernement libanais à condition que le monde le soutienne.

Les mouvements actuels de plusieurs milliers de troupes américaines en direction du Golfe persique ne peuvent-ils pas changer la donne au niveau militaire ?

Je ne sais pas ce que les États-Unis ont l’intention de faire, mais je peux vous dire que 3 000, 5 000 ou 10 000 soldats ne suffisent pas pour conquérir l’Iran. Rappelez-vous que ce pays fait trois fois la taille de l’Irak, avec des forces armées très importantes malgré les dommages qu’elles ont subis. Donc un tel nombre de militaires ne permet pas de lancer une opération visant à renverser le régime, mais peut éventuellement servir à autre chose, peut-être à réaliser une incursion sur l’île de Kharg.

D’après les dernières estimations des agences de renseignement occidentales et israéliennes, le régime serait affaibli mais pas sur le point de tomber. Êtes-vous d’accord ?

Oui. À court terme, les gens ne sortiront pas dans la rue, et on peut les comprendre. Le régime est très inquiet qu’une telle chose se produise et sera extrêmement brutal. Les Iraniens ont raison d’avoir peur. Lorsque la guerre sera terminée et que les gens sortiront des décombres pour voir ce qui se passe, tout dépendra de la direction que les choses prendront. Si l’Iran demeure sous contrôle et ne dispose pas des moyens suffisants pour se reconstruire, alors les conditions économiques continueront de se détériorer et il y aura des manifestations, car les gens ne pourront pas supporter cela longtemps.

Est-ce que cela provoquera un changement de régime ? Je l’ignore. Comme l’a dit clairement le président Trump, quand un citoyen iranien sort dans la rue et voit des gens armés de fusils-mitrailleurs, que peut-on attendre de lui ? Ce n’est pas rationnel.

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou assure qu’il y a plusieurs options sur la table. Les forces armées kurdes iraniennes, basées en Irak, pourraient-elles être l’une d’entre elles ?

Je ne veux pas commenter exactement le plan israélien. Mais en tant qu’analyste, notez que les Kurdes ne représentent qu’environ 10 % de la population iranienne. Il y a aussi les Baloutches, les Azéris et les Arabes… L’Iran compte beaucoup de minorités, mais toutes ne vont pas rejoindre une entreprise visant à renverser le régime, parce que le régime tombera à Téhéran ou à Ispahan, et non en périphérie. Donc, je ne pense pas que ce soit très réaliste. Cela peut néanmoins créer de l’attrition qui affaiblira le régime, mais on ne le fera pas tomber de cette manière.

Êtes-vous surpris qu’Israël ait éliminé des responsables politiques iraniens tels qu’Ali Larijani, considéré à Téhéran comme un pragmatique ?

En général, je pense que cela ne résout rien. Je n’éprouve personnellement aucune empathie pour Ali Larijani, qui, selon moi, ne faisait pas partie des modérés en Iran, alors qu’on peut en débattre au sujet du président Massoud Pezeshkian, du ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, ou de l’ancien président Hassan Rohani. Avoir été professeur de philosophie et porter des lunettes rondes comme les miennes ne fait pas de lui un modéré ; il appartenait au camp des durs.

On peut discuter du fait qu’il ait été une cible légitime ou non, mais d’un point de vue pratique, cela n’aide pas nécessairement, car ces personnes ont beaucoup d’expérience. Parfois, il faut des gens expérimentés pour faire des concessions et « boire le calice de poison », comme Khomeyni en 1988 pour mettre fin à la guerre entre l’Iran et l’Irak.

Qui dirige selon vous la République islamique d’Iran aujourd’hui ?

Aujourd’hui, tous les responsables encore en vie sont soit plus faibles, soit membres du Corps des gardiens de la révolution islamique. J’ignore si Mojtaba Khamenei dirige réellement le pays, mais si vous regardez les personnes sur le devant de la scène – Mohammad Bagher Qalibaf, Ahmad Vahidi – elles sont toutes des Pasdarans (« Gardiens » en persan, NDLR). Qu’avons-nous fait en tuant tous les autres ? Et encore une fois, ces personnes éliminées étaient des cibles légitimes dans le sens où elles faisaient partie du régime et du problème. Mais sur le plan pratique, je ne pense pas que cela rapproche d’une solution.

« Mohammad Bagher Qalibaf est une figure intéressante »

Shahr Koifman, ex-chef du bureau Iran du renseignement militaire israélien

Ces responsables sont-ils plus radicaux que les précédents ?

Oui, et en lieu et place d’Ali Khamenei, qui n’était en aucun cas modéré mais avait sa propre posture et prenait des décisions importantes (par exemple en permettant à Rohani de signer l’accord nucléaire de juillet 2015), son fils Mojtaba Khamenei est-il capable de prendre les mêmes décisions ? S’il est encore actif, a-t-il la capacité d’ordonner aux Gardiens de la révolution d’arrêter la guerre ? Personne ne le sait.

Que pensez-vous de Qalibaf, le président du Parlement iranien, avec lequel Trump affirme discuter ?

Qalibaf est une figure intéressante. Il fait partie des Gardiens de la révolution, mais cela ne signifie pas qu’il soit le plus dur parmi eux. Certaines personnes ont peut-être évolué et ont la capacité de comprendre qu’au final, il faut réaliser certains compromis et mettre fin à la guerre. Espérons que quelqu’un en Iran le comprenne.

Le régime iranien pourrait-il accepter aujourd’hui l’accord global avec Trump qu’il avait refusé avant la guerre ?

Votre question demande en réalité, de manière indirecte, si cela en valait la peine. Si nous parvenons à un accord qui enlève l’uranium à l’Iran et que l’on ajoute à cela tous les dommages militaires infligés, les dégâts sur les missiles et les infrastructures de fabrication, peut-être que cela en valait la peine.

Pourquoi Israël a-t-il frappé en premier, le 18 mars, le champ gazier de South Pars, provoquant des frappes iraniennes sur le champ North Field au Qatar ?

Cette cible constitue une escalade. Je ne sais pas exactement quelle était la justification derrière l’attaque. Je pense qu’il peut y avoir plusieurs raisons. L’une d’elles pourrait être que, les Iraniens tenant bon et n’étant pas disposés à réaliser des compromis, il faut d’une manière ou d’une autre influencer leur prise de décision et leur faire comprendre que la guerre doit se terminer et qu’ils doivent se rendre. À mon sens, c’est la principale justification.

Beaucoup d’Iraniens pensent qu’Israël cherche à provoquer le chaos en Iran.

Vous posez cette question à un Israélien. Vous savez donc quelle réponse vous allez recevoir : nous n’avons aucun problème avec le peuple iranien. Nous n’avions aucun souci avec l’Iran avant 1979. À l’époque, les deux pays entretenaient de bonnes relations et étaient partenaires dans de nombreux domaines. Il y a beaucoup de Juifs iraniens vivant en Israël. Le pays leur manque. Ils aimeraient y retourner et le visiter si ce régime tombait. S’il y avait un régime normal et modéré à Téhéran, il aurait de bonnes relations avec Israël. Nous espérons vraiment qu’un jour, l’Iran retrouvera ses esprits et deviendra un pays plus modéré. C’est la principale raison pour ne pas attaquer les infrastructures civiles. Actuellement, il est impossible de séparer ce régime de sa mainmise sur le pouvoir en Iran. C’est très douloureux pour tous.

Pourquoi Israël continue-t-il malgré tout à frapper certaines infrastructures civiles en Iran ?

Il y a un dilemme. Israël ne veut pas donner l’impression aux Iraniens qu’il cible l’État. Au contraire, il souhaite suivre exactement le discours qu’il tient au peuple : le problème vient du régime. Comment faire en sorte que celui-ci cesse ses activités et, espérons-le, s’effondre, sans nuire à l’État ? Voilà le principal problème.