ENTRETIEN. Il déroute, contredit, accélère. Le président américain érige l’instabilité en mode de gouvernement. Mais cette agitation n’exclut pas la cohérence, selon Cyrille Bret, expert à l’Institut Montaigne.
Négociations un jour, menaces le lendemain : sur l’Iran comme sur d’autres dossiers, Donald Trump impose un rythme déroutant. Faut-il y voir de l’improvisation, ou une stratégie parfaitement assumée ? Pour Le Point, Cyrille Bret, expert des questions de défense et de sécurité à l’Institut Montaigne décrypte une diplomatie de la rupture, fondée sur le rapport de force, l’accélération et le contrôle du récit. Une manière de réaffirmer la suprématie américaine, faire payer alliés et rivaux, et imposer au monde un tempo qu’il maîtrise lui-même.
Le Point : Sur l’Iran, Donald Trump n’a cessé de faire volte-face, de multiplier les déclarations contradictoires ces derniers jours. Cette incertitude vous paraît-elle étonnante, ou plutôt habituelle ?
Cyrille Bret : En termes de politique étrangère comme intérieure, oui, cela m’étonne. Au jour le jour, c’est imprévisible, confus, contradictoire. Mais ça, c’est au niveau tactique. Au niveau stratégique, les buts sont quand même toujours les mêmes, assez clairs et annoncés : restaurer la domination américaine, au détriment des alliés et des rivaux. Et ça, c’est une constante. Il n’est pas très imprévisible sur le sujet. Il est, en résumé, très clair sur la stratégie et très confus sur la tactique.
Là, sur l’Iran, annoncer des négociations qui sont très hypothétiques, très indirectes, très peu confirmées, c’est aussi une façon de lancer différents messages. Un message aux Israéliens, pour signifier que les États-Unis n’ont plus le même objectif qu’Israël.
C’est aussi un message envoyé aux monarchies du Golfe : nous avons attaqué l’Iran pour réduire son niveau de dangerosité pour vous, et maintenant nous sommes capables de faire redescendre la pression.
Et puis, c’est un message, évidemment, aux Iraniens, pour leur dire que les États-Unis, après avoir atteint ce qu’ils considèrent comme des buts importants, veulent passer à une autre phase. Mais il ne faut pas croire que Donald Trump va se plier aux traditions de la diplomatie classique, où l’on combat, puis l’on conclut un cessez-le-feu, puis un armistice, puis un traité de paix. Il fait tout en même temps : il combat et il négocie, il communique et il intimide en même temps.
La difficulté, notamment pour les Européens, n’est-elle pas de réagir face à cette imprévisibilité avec des réflexes trop classiques ? Donald Trump fonctionne-t-il sur un logiciel différent du nôtre ?
Les Européens veulent que les relations internationales soient régies par de la diplomatie classique, où les diplomates excluent les militaires, le droit exclut la pression, etc. Alors que Donald Trump veut évidemment faire sauter cette tradition, et il ne s’y conforme pas.
Donc, les Européens sont tout le temps contraints de réagir à un calendrier d’actions qu’ils subissent. La grande force de Donald Trump, c’est le rythme qu’il imprime aux relations internationales. Nous sommes à la fin du premier trimestre et il y a déjà au moins trois grandes crises internationales : Venezuela, Groenland, Iran.
Sur ces trois grandes crises, retrouve-t-on cette même imprévisibilité ?
C’est constant et c’était même annoncé durant son premier mandat. Ses buts de guerre n’ont pas changé. Plutôt que de se demander ce qu’on fait maintenant sur l’Iran, il vaut mieux essayer d’anticiper la prochaine étape : est-ce que ce sera sur le Panama ? Est-ce que ce sera sur Cuba ? Est-ce que ce sera sur la Corée du Nord ? Est-ce que ce sera un retour à l’agenda ukrainien ? L’année 2026, c’est l’année Trump, c’est l’année où il veut dicter son tempo et laisser sa marque sur les relations internationales, pour réaliser une espèce de trumpisation de la géopolitique contemporaine.
Peut-on identifier, à l’inverse, des situations où cette stratégie d’imprévisibilité a échoué ?
Le Groenland. C’est pour ça qu’à mon avis, il va y revenir.
On dit souvent que Donald Trump agit en politique comme en affaires. Est-ce une mauvaise lecture ?
Il n’agit pas comme un businessman. Il agit comme un scénariste et un présentateur de télé-réalité. C’est avant tout un homme de médias, c’est ça qui l’a rendu célèbre, c’est ce qui l’a enrichi. Donald Trump essaye de faire la conférence de rédaction du monde entier. Pour lui, ce qui est important, c’est d’avoir un narratif, avec des rebondissements, avec des personnages, avec des méchants, des gentils, des dénouements, des surprises. Il scénarise son action. Et c’est là où, en fait, il est faussement imprévisible. Pour comprendre ce qui va se passer, il nous faut étudier la façon dont il peut présenter ses différentes actions.
Le but d’un président américain, ce n’est pas de faire une doctrine, c’est d’avoir une action extérieure efficace.
Par exemple, le Venezuela, c’est un scénario : une opération antiterroriste et contre le narcotrafic. Ce qu’il faut anticiper, c’est ce qu’il va vouloir faire en Asie, en Europe et en Amérique. C’est un autre type de rationalité, une rationalité narrative, pour qu’il garde la conduite du récit.
Derrière ces volte-face et ces revirements, y a-t-il des lignes directrices ? Peut-on déceler d’une doctrine ?
Il y a des objectifs très clairs, explicites : une suprématie militaire, économique et juridique américaine sur toutes les Amériques. Et dans le viseur, il y a tous les États qui peuvent résister, pour des raisons institutionnelles, politiques ou idéologiques. Il y a un autre objectif stratégique très clair, qui est de faire payer l’Europe. Et de se réconcilier, aux frais de l’Europe, avec la Russie.
Et en Asie, c’est de garder l’avantage militaire et technologique sur la Chine, en faisant payer les alliés : Corée du Sud, Philippines, Indonésie, Japon.
Peut-on comparer cette stratégie à celle d’autres présidents américains, par exemple la théorie du fou de Nixon, ou est-elle assez unique dans l’histoire politique américaine ?
La comparaison avec Richard Nixon fonctionne. Mais ce qui est unique, c’est qu’il y a des éléments d’unilatéralisme, des éléments de wilsonisme, des éléments d’isolationnisme… c’est très composite. Il reprend plein de traditions, les accommode à sa sauce et à la conjoncture internationale. Le but d’un président américain, ce n’est pas de faire une doctrine, c’est d’avoir une action extérieure efficace. La doctrine, ce n’est qu’un outil.
Comment les Européens peuvent-ils s’adapter ? Doivent-ils, d’une certaine manière, jouer le même jeu que Trump, ou au contraire chercher à le contrecarrer par une méthode exactement inverse ?
Déjà, il ne faut pas se laisser intimider par le rythme et par les montagnes russes. Il faut vraiment cultiver le sang-froid, et ne pas constamment réagir quand on est sommé de le faire. Il faut développer un contre-récit. Il faut que les Européens réussissent à dire ce qu’ils ont à dire eux-mêmes sur leurs propres intérêts. Et ça, ça suppose un effort de communication considérable.
Surtout, il faut être très clair sur nos objectifs. Parce que Donald Trump, lui, est très clair sur ce qu’il veut faire. Pas nous. On ne sait pas si on veut d’abord et avant tout préserver la relation transatlantique, la cohésion interne à l’Union européenne, se construire en puissance militaire… Il y a une clarification interne à faire de la part des Européens.
Peut-on aussi tirer profit de cette séquence en développant de nouvelles relations ? Je pense, par exemple, à Taïwan qui, face à l’imprévisibilité américaine en Iran, commence à plaider pour un rapprochement avec l’Europe.
Évidemment, il faut établir une solidarité avec les pays maltraités par les États-Unis. Il faut constituer notre propre réseau d’alliance indépendamment des États-Unis, et arrêter de se demander comment ils vont réagir. Mais là encore, ça demande, de la part des Européens, une fixation claire de leurs objectifs.

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