« Le Point » s’est procuré des notes visant à déstabiliser la France et Emmanuel Macron, produites par de pseudo-agents russes en poste à l’étranger.
C’est une série de notes et de rapports. Ils sont signés « Felix », « Frank » ou « Piotr » (des noms de code) et adressés à « Sergueï », leur officier traitant à Moscou au siège du SVR, le service de renseignement extérieur russe. Ces « télégrammes chiffrés » ont été rédigés ces dernières semaines. Dans l’un d’eux, l’espion en charge du bureau de Paris livre un scoop: grâce à ses sources à l’Élysée, il a découvert qu’Emmanuel Macron prépare plusieurs coups d’État en Afrique. Ainsi que l’assassinat d’Ibrahim Traoré, l’homme fort du Burkina Faso. Autre révélation: la France s’apprête à livrer une bombe nucléaire à l’Ukraine. À la fin de l’année dernière, « Diaz », installé au bureau de Damas, en Syrie, expliquait, lui, que la CIA formait d’anciens terroristes de Daech pour lancer des attaques contre les bases russes implantées dans l’ancien fief de Bachar el-Assad, près de Lattaquié.
Sans jamais dévoiler ses sources, «Felix», l’espion russe installé à Paris, semble ainsi particulièrement bien informé. Il y a quelques mois, il a révélé à ses supérieurs que, à Balard, à l’état-major de l’armée française, on commençait à s’inquiéter du nombre grandissant de soldats français morts clandestinement sous l’uniforme ukrainien, et qu’une dizaine de combattants français sous couverture avaient été victimes d’un bombardement russe à Kharkiv (est de l’Ukraine). Le Point a eu connaissance de ces notes les plus récentes, produites en janvier et février derniers, et a vérifié leur provenance : elles ont effectivement été rédigées par des collaborateurs du SVR. À un détail près. Ce qu’elles racontent est totalement faux.
Guerre hybride
Si elles ont été établies sur le modèle des notes traditionnelles des services de renseignement russes, elles n’ont absolument pas pour objectif d’informer les plus hautes sphères du Kremlin. Mais de semer le trouble en dehors des frontières russes. But : qu’elles soient utilisées par des journalistes peu scrupuleux qui se laisseraient abuser, diffusées sur les réseaux sociaux dans des communautés complotistes ou relayées par quelques-uns des centaines de sites Internet animés par des officines relayant la propagande russe. Et, parfois, ça marche. Il y a quelques semaines, un journal ivoirien s’est ainsi fondé sur une de ces notes pour dénoncer de supposées actions clandestines de Paris à Abidjan.
Le véritable rédacteur de ces notes n’est ni « Felix » ni « Frank », les soi-disant agents basés à Minsk, Bruxelles, Paris ou Kiev. Mais une petite équipe constituée de rédacteurs appointés par le SVR et décidément pleins d’imagination. Ils travaillent sous la coupe de Mikhail Pogudin, l’ancien patron de la communication des services de renseignement extérieur qui, depuis quelques mois, est à la tête d’un curieux « club des vétérans des services de renseignement ».
Quelques semaines après le début de la guerre en Ukraine, Pogudin, qui a fait toute sa carrière dans les services (il a été le chef de poste du SVR à Ankara, en Turquie, puis en Biélorussie), a créé un journal destiné à diffuser le narratif du Kremlin justifiant le conflit, mais aussi à mettre en avant des sagas d’espions russes à l’ère soviétique. C’est dans ce journal que sont diffusés les fameux télégrammes chiffrés.
« Opération Enormouz »
Cette opération de désinformation est menée conjointement avec son successeur au SVR, le colonel Sergueï Guskov, un ancien analyste de haut niveau, qui dirige depuis quelques mois le « service de presse » de l’agence de renseignement (le journal de Podugin est d’ailleurs logé dans les locaux du SVR et diffusé sur le site Internet officiel des services). Né en 1961, Guskov a commencé sa carrière d’espion en 1984. Mais les étapes de son CV sont restées top secret jusqu’en 2023, date à laquelle il est sorti du bois avec la publication d’un livre, L’Opération Enormouz, célébrant une opération d’espionnage russe pendant la Seconde Guerre mondiale. Son ouvrage raconte comment l’URSS a construit sa propre bombe nucléaire en pillant soigneusement les plans de la bombe américaine douze jours avant son largage sur Hiroshima. Un ouvrage qui a reçu le « prix du livre du renseignement » lors d’une cérémonie à Moscou l’an passé, en présence de tout le gratin des services russes (Le Point a pu consulter les photos de la réception).
À la tête de ce bureau de presse depuis deux ans, Guskov a deux missions principales: mettre en scène les rares sorties publiques de son patron, Sergueï Narychkine, souvent en compétition avec les pontes du GRU, les renseignements militaires, ou du FSB, la police secrète intérieure (le SVR est l’héritier direct de la première direction du KGB à l’époque soviétique, tandis que le GRU est l’organe de renseignement militaire et le FSB, chargé des renseignements intérieurs).
Son service doit aussi et surtout livrer du contenu clés en main pour nourrir la guerre hybride menée par Moscou contre l’Europe en général et la France en particulier. Guskov semble en effet prendre un malin plaisir à cibler l’Hexagone et Emmanuel Macron, ce qui n’a évidemment pas échappé aux services français. Dans un « communiqué » récent, il affirme ainsi que le président français prépare l’envoi « prochainement » de troupes françaises en Ukraine.
L’accusation est précise. Le contingent sera composé de 2000 soldats et officiers, affirme le SVR, qui déroule aussi une analyse politique : « Après son échec politique et désespérant pour sortir le pays d’une crise politique prolongée, Emmanuel Macron n’a pas renoncé à l’espoir d’entrer dans l’Histoire comme chef militaire. » Un communiqué aussitôt utilisé par plusieurs chaînes de télévision russes ainsi que par Dmitri Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine, qui l’a jugé « alarmant ».
Une autre « information » diffusée il y a quelques semaines par le SVR cible aussi la France. Dans un document largement diffusé aux médias russes, le SVR accuse Paris d’avoir fait passer un décret permettant l’envoi de mercenaires sur le front en Ukraine. Extrait de ce communiqué : « D’après les informations reçues par le SVR, la France continue de chercher des options de participation directe au conflit ukrainien […]. Elle autorise le recours à des sociétés militaires privées pour fournir une assistance à un “pays tiers se trouvant dans une situation de confrontation armée” […] Explication: la maîtrise des “Mirage” et d’autres matériels […] exige du temps et un haut niveau de qualification », poursuit la note des agents du SVR, qui ne cache pas ses menaces et affirme que les entreprises françaises deviendront « une cible prioritaire et légitime pour les forces armées de la Fédération de Russie ».
Des agents manipulateurs
Comme à chaque fois, l’auteur des notes ou des communiqués utilise une information bien réelle et souvent anecdotique (la publication d’un décret, une ligne dans un rapport) pour broder et, surtout, inventer tout autre chose. La France est particulièrement visée pour plusieurs raisons: elle dispose dans l’UE du plus gros potentiel militaire. Elle est aussi membre du conseil de sécurité de l’ONU. Par ailleurs, Paris est un soutien sans faille de l’Ukraine depuis le début du conflit. Enfin, l’actuelle séquence politique nationale est, selon les Russes, particulièrement propice à la diffusion de fausses nouvelles.
Même si les agents du SVR ne produisent ce type de télégrammes et de notes que depuis quelques mois, ce genre de manipulation n’est pas nouveau. À l’époque soviétique, le KGB élaborait fréquemment de faux rapports ou de fausses notes pour tromper les médias, les responsables politiques et bien sûr les opinions publiques occidentales. Dans les archives Mitrokhine, du nom de cet espion russe retourné par les services britanniques en pleine guerre froide, on trouve ainsi des centaines de cas d’intox.
Ces « mesures actives », nom officiel de ces opérations de désinformation, ont même été théorisées. En 1980, un manuel du KGB justifiait ainsi la « désinformation stratégique »: « C’est un instrument utile dans l’exécution de missions au service de l’État, qui vise à tromper l’ennemi sur les options fondamentales de politique nationale, la conjoncture économique et militaire ». Dans les années 1960, pour affaiblir la confiance des citoyens américains dans leurs institutions, les services russes avaient même diffusé un faux journal, le New Times, qui popularisait la thèse complotiste d’un assassinat de John Fitzgerald Kennedy par la CIA. La guerre hybride ne fait que commencer.
Fake news en série
Une bombe française
« Destinataire : Sergueï. […] Face à la situation en Ukraine, qui ne permet pas une victoire de l’Ukraine contre la Russie, les autorités françaises et britanniques ont décidé de transférer une bombe nucléaire sur le sol ukrainien […] Il s’agit d’une ogive 775, un missile balistique M51.1. Un modèle français est privilégié […] Conscients qu’une telle initiative serait une violation du droit international, la France et la Grande-Bretagne vont faire croire que ce sont les chercheurs ukrainiens qui ont développé seuls cette technologie […]. » Signé Felix, 20 février 2026
Macron et le coup d’État
« […] Sur la politique néocoloniale française […]. Selon des sources proches du président français, Paris cherche à se venger après sa perte d’influence dans ses anciennes colonies. Emmanuel Macron a donné l’autorisation […] à un coup d’État au Burkina Faso […] avec l’assassinat d’Ibrahim Traoré, le chef de l’État […], ce qui constitue un avertissement aux autres présidents […]. Avec l’aide de mercenaires ukrainiens et de groupes terroristes, la France veut déstabiliser les pouvoirs en place au Mali, en République centrafricaine ainsi qu’à Madagascar […]. » Signé Berg, bureau de Paris
L’élite de Kiev en fuite
« […] La panique généralisée au sein de l’élite ukrainienne provoque un nouveau phénomène : beaucoup d’hommes d’affaires s’étant enrichis depuis le début de la guerre obtiennent des missions diplomatiques, ce qui leur confère un visa à l’étranger […] Notons que 90 % des diplomates en poste à l’étranger refusent de rentrer en Ukraine. » Signé Marat, bureau de Kiev
La Biélorussie visée
« […] Tentative de déstabilisation en Biélorussie […] Un groupe d’industriels des États-Unis, de Pologne et d’Allemagne, proches des milieux militaires, œuvrent actuellement pour fragiliser le lien entre Moscou et Minsk […] Ce groupe mène actuellement des auditions depuis la Lituanie et la Pologne pour sélectionner des figures libérales […]. »Signé Frank, bureau de Minsk
Le front ukrainien déserté
« […] Suite au scandale Minditch [un proche de Volodymyr Zelensky accusé d’avoir détourné 100 millions de dollars, NDLR], le moral des jeunes conscrits est au plus bas. De plus en plus de conscrits refusent de combattre […] Les Occidentaux s’inquiètent de la rapide démotivation des officiers ukrainiens, qui contestent de plus en plus l’autorité du chef des armées […] Certains souhaitent une défaite rapide. » Signé Petrov

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