ENTRETIEN. L’Iran a, sans grande surprise, rejeté le plan de paix en 15 points proposé par Donald Trump. Pour « Le Point », le géopolitologue Frédéric Encel analyse les enjeux et conséquences de ce refus.
Téhéran a tranché : la paix au Moyen-Orient n’aura pas lieu. Du moins, pas selon les termes de Donald Trump. Plus tôt dans la journée, le président des États-Unis a proposé au régime iranien un accord en quinze points par l’intermédiaire du Pakistan. Un tiers de ce « deal » concernait le programme nucléaire du régime des Mollahs, exigeant notamment le renoncement à toute ambition militaire nucléaire – soit le démantèlement d’infrastructures sensibles et la remise aux États-Unis de l’ensemble des stocks d’uranium enrichi.
Parmi les autres points du plan de paix, les États-Unis ont aussi insisté sur la libre circulation dans le détroit d’Ormuz, en réclamant une réouverture complète et sécurisée de cette voie maritime stratégique. Mais le régime des mollahs a préféré le risque de l’attrition militaire. Cependant, à l’heure où les frappes israéliennes consument méthodiquement l’appareil balistique iranien, ce refus n’est-il pas le chant du cygne d’une puissance régionale déclassée ? Le Professeur de géopolitique Frédéric Encel, auteur de La Guerre mondiale n’aura pas lieu (Odile Jacob), analyse pour Le Point les dessous de cet échec diplomatique
Le plan de paix en 15 points proposé par Donald Trump a été rejeté par Téhéran. Sait-on précisément pourquoi l’Iran a choisi le rejet ?
Nous sommes ici dans le domaine des conjectures. Sur le fond, il n’est guère surprenant que ce qui subsiste de la République islamique iranienne balaye d’un revers de main un accord qui sacrifierait des décennies d’investissements – et des dizaines de milliards de dollars – consacrés à son objectif militaire et obsession stratégique : l’arme atomique. Qui plus est, sous le feu des frappes américano-israéliennes, accepter de renoncer à ce point nodal du régime aurait été stupéfiant. Ce n’est pas le bon timing : une telle annonce aurait été perçue comme une capitulation pure et simple, tant par la population iranienne que par les alliés régionaux de Téhéran.
Cela dit, ce refus n’est peut-être pas définitif. J’ai toujours soutenu que la République islamique, pour garantir sa survie et se maintenir au pouvoir, serait capable de céder sur le nucléaire. Pour une raison simple et pragmatique : les Iraniens renonceraient, le cas échéant, à une arme qu’ils n’ont pas encore et qu’ils n’auront jamais, compte tenu de la détermination et de la supériorité technique d’Israël. Échanger une chimère contre le maintien au pouvoir reste une option rationnelle. Le refus actuel relève donc davantage d’une impossibilité politique immédiate.
Si c’est bel et bien le contexte qui explique, en partie, ce refus de l’Iran, que cherchait réellement à faire Donald Trump avec cette proposition ? Avait-il vraiment espoir de négocier un accord ?
L’exercice est complexe tant le personnage est imprévisible. Donald Trump organise une partie de son imprévisibilité, mais une partie seulement – ce qui n’est, d’ailleurs, pas complètement stupide, puisque ça permet de persuader ou dissuader un adversaire d’être imprévisible, de le confiner dans une espèce de brouillard analytique. Toutefois, une autre partie de ses actes relève, à mon sens, d’une imprévisibilité complètement désorganisée, d’un amateurisme pur et simple.
Je pense néanmoins que Trump conserve l’espoir d’un accord sur le nucléaire avec l’Iran. Et ce, pour une raison très simple : personne ne souhaite voir s’effondrer le Traité de non-prolifération (TNP) de 1968, qui demeure aujourd’hui la clé de voûte de l’architecture de la paix nucléaire mondiale. Or, l’Iran est aujourd’hui le seul verrou prêt à sauter. Aucun autre État signataire du TNP n’est en train de se doter de la bombe.
Quelque part, Donald Trump représente la communauté internationale, le droit international, quand il exige de Téhéran ce que le Conseil de sécurité des Nations unies – Moscou et Pékin compris – réclame depuis 2002 Récemment encore, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pointait les manquements et les mensonges du régime iranien sur le dossier nucléaire. En centrant les premiers points de son plan de paix sur le nucléaire, Trump joue donc sur un terrain où il bénéficie d’une forme de consensus international.
Le régime de Téhéran pourrait-il finir par accepter ces conditions, si le contexte évoluait ?
C’est la question cruciale. Si j’étais à la tête du régime et que le président américain me proposait de sauver mon magistère en échange de l’abandon d’un programme nucléaire déjà systématiquement et très méthodiquement détruit par les frappes israéliennes sans relâche depuis quinze ans, j’accepterais. Mais je ne suis pas à la tête de la République islamique d’Iran.
Ce régime est dirigé par des fanatiques, pas par des imbéciles. Jusqu’au 8 octobre, soit au lendemain du pogrom du Hamas en Israël, ils disposaient d’une réelle « vista » stratégique qui leur permettait d’accroître leur rapport de force dans la région. Depuis, nous assistons à un effondrement du niveau stratégique de cet axe pro-iranien et d’une mésestimation des rapports de force. Les frappes sur des voisins neutres sont de grandes erreurs. Je suis convaincu qu’à moyen terme, c’est une catastrophe pour le régime, même s’il reste en place. S’ils choisissent de jouer leur va-tout ou le syndrome de la « bête blessée » et qu’ils refusent toute concession, les Israéliens continueront de les empêcher de se doter de la bombe et de détruire leur appareil militaire et balistique. Ils n’auront alors plus rien à négocier.
Quelles seront les conséquences de cet échec diplomatique ? Quel message envoie-t-il à la communauté internationale et quelles sont les prochaines étapes du conflit ?
Si l’Iran n’accepte pas ce point nodal, la guerre se poursuivra jusqu’à l’épuisement des cibles. Autrement dit, elle ne cessera pas tant que Washington et Jérusalem n’estimeront pas que la menace nucléaire et balistique est neutralisée – et nous n’en sommes plus très loin. Alors, les frappes cesseront d’elles-mêmes.
À ce moment-là, l’Iran aura perdu l’essentiel de sa capacité à projeter de la puissance et de l’influence à l’extérieur de ses frontières. Le régime restera probablement en place, faute d’une opposition armée crédible ou d’un basculement de l’armée régulière, mais il sortira de ce conflit exsangue : militairement, il sera très gravement affaibli, et politiquement, il ne pourra plus prétendre au statut de puissance régionale.
Politiquement, comment Washington va-t-il réagir à cette fin de non-recevoir ?
Donald Trump en sort paradoxalement renforcé : il apparaît comme celui qui a tenté la paix et qui a désigné le coupable. Sur le plan politique, il fait la démonstration de la mauvaise volonté de l’ennemi.
Le refus de l’Iran, et le fait que le régime des mollahs frappe de manière systématique les États de la région, va entraîner une solitude politique gravissime du pouvoir iranien après la guerre. Comme le soulignait le grand stratège prussien Carl von Clausewitz au XIXe siècle, une guerre se gagne ou se perd sur le plan politique. L’Iran se dirige non seulement vers une défaite militaire, mais aussi politique, même si le régime parvient à se maintenir.
Pourtant, Donald Trump s’est présenté comme l’homme des « accords » et de la fin des « guerres lointaines ». L’échec de ce plan de paix ne risque-t-il pas de l’affaiblir, lui qui avait ses vues sur le prix Nobel ?
Je ne vois pas de risque politique majeur pour Donald Trump. S’il parvient à persuader l’opinion américaine qu’il a neutralisé une menace nucléaire iranienne qui les concernait tout autant qu’elle concernait les États du Moyen-Orient, il sera perçu comme vainqueur. D’autant plus, s’il n’y a pas trop de soldats tués au combat, et alors que les midterms sont encore éloignés. D’ailleurs, il faut prendre en compte le fait que les Américains ne s’intéressent pas énormément à la politique extérieure.
Trump est une figure qui échappe aux grilles de lecture classiques et aux écoles de pensée des présidents américains successifs : il n’est ni néoconservateur, ni réaliste, ni purement isolationniste. Il invente sa propre doctrine, on ne sait même pas ce qu’il fera le lendemain. Nous sommes dans une phase où même les experts les plus aguerris avancent dans le brouillard avec lui.

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