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Tunisie-UE : Nafti exige un partenariat revu et souverain

- Business
9 mai 2026
business tunisie - Tunisia Times

Devant les ambassadeurs des États membres de l’Union européenne réunis à Tunis pour célébrer la Journée de l’Europe, le ministre tunisien des Affaires étrangères Mohamed Ali Nafti a livré, vendredi 8 mai 2026, un discours sans concession. Entre refus d’endosser le rôle de pays tampon pour les flux migratoires et appel à une révision profonde de l’Accord d’association vieux de plus de trois décennies, la Tunisie a clairement signifié ses attentes vis-à-vis de Bruxelles.

Migration irrégulière : Tunis campe sur ses positions

La problématique migratoire a dominé les échanges de cette cérémonie marquant le 76e anniversaire de la Déclaration Schuman. Nafti a défendu une « approche globale et équilibrée », articulée autour d’une responsabilité partagée entre les deux rives de la Méditerranée, du renforcement des filières migratoires légales et du démantèlement des réseaux criminels de trafic d’êtres humains. Ces éléments sont repris dans un communiqué publié par le ministère des Affaires étrangères tunisien.

Le ministre a réaffirmé avec fermeté une ligne que les autorités tunisiennes maintiennent depuis plusieurs mois : la Tunisie ne saurait être assimilée à un pays de transit ni accepter d’accueillir sur son sol des migrants en situation irrégulière expulsés d’autres pays. Cette position, régulièrement rappelée dans les discussions avec les partenaires européens, traduit un refus catégorique d’une gestion externalisée des frontières de l’Europe au détriment de la souveraineté tunisienne.

Sur la question des migrants déjà présents, Nafti a mis en avant les programmes de retour volontaire assisté, qu’il a qualifiés de voie privilégiée pour « préserver la dignité et les droits des personnes concernées ». Cette déclaration s’inscrit dans un contexte de pression persistante en Méditerranée centrale et de négociations régulières entre Tunis et Bruxelles sur la gestion des flux.

Un accord d’association jugé dépassé par Tunis

La veille, le chef de la délégation de l’UE en Tunisie, Giuseppe Perrone, avait rappelé que la relation entre les deux parties dépassait les simples arrangements techniques ou financiers pour s’inscrire dans la durée d’un partenariat stratégique. Il avait également évoqué des intérêts convergents dans la lutte contre les filières clandestines, tout en précisant que l’appui européen visait avant tout à renforcer la protection des migrants et des réfugiés, et à encourager des voies migratoires encadrées.

Mohamed Ali Nafti a, pour sa part, profité de cette tribune pour dresser un bilan sans complaisance du partenariat tuniso-européen. S’il a réaffirmé l’attachement de Tunis aux fondements de cette relation, il a simultanément plaidé pour son évolution vers une configuration « plus équilibrée, plus équitable et davantage respectueuse des priorités nationales et des choix souverains de chaque partie ». En d’autres termes, un partenariat d’égal à égal, loin des asymétries héritées des années 1990.

Le ministre n’a pas mâché ses mots sur l’Accord d’association conclu il y a plus de trente ans : celui-ci, selon lui, ne reflète plus les réalités d’une économie mondiale profondément transformée, ni les nouvelles données géopolitiques nées des conflits en Europe et au Moyen-Orient. Un rééquilibrage s’impose donc, pour adapter le cadre juridique et commercial aux enjeux contemporains.

Des priorités économiques bien définies

Parmi les axes jugés prioritaires par Tunis figurent un accès élargi des exportations tunisiennes au marché européen, l’attraction d’investissements à forte valeur ajoutée, le soutien à la transition énergétique et à la digitalisation de l’économie, ainsi qu’une intégration plus poussée dans les chaînes de valeur mondiales. Ces revendications s’inscrivent dans une volonté tunisienne de redéfinir les termes d’un échange économique jugé jusqu’ici trop déséquilibré en faveur des intérêts européens.

Visas, diaspora et mobilité : des leviers réclamés par Tunis

Au-delà des enjeux commerciaux et migratoires, Mohamed Ali Nafti a mis en lumière le rôle que pourrait jouer la diaspora tunisienne établie en Europe dans le développement économique et scientifique du pays. Il a présenté ce capital humain comme un atout sous-exploité, dont la pleine valorisation suppose une mobilité facilitée entre les deux rives.

Le chef de la diplomatie tunisienne a salué la coopération engagée dans les domaines universitaire, culturel, scientifique et de l’innovation, avant d’appeler à simplifier les procédures d’octroi de visas pour les étudiants, chercheurs, porteurs de projets entrepreneuriaux et artistes tunisiens. Un allègement de ces démarches administratives permettrait, selon lui, de mieux exploiter les compétences tunisiennes présentes sur le continent européen, sans pour autant alimenter la fuite des cerveaux.

Sur le plan régional, le ministre a exprimé sa satisfaction face aux efforts déployés pour relancer la dynamique euro-méditerranéenne, notamment à travers le Pacte pour la Méditerranée. Il a formulé le souhait de voir émerger des projets structurants, capables de renforcer durablement l’intégration dans cet espace géographique et humain partagé.

Démocratie et souveraineté : Tunis fixe ses propres termes

Interrogé implicitement sur la trajectoire politique intérieure de la Tunisie, Mohamed Ali Nafti a tenu à clarifier la position officielle : l’engagement démocratique tunisien constitue un « choix national libre et souverain », ancré dans les aspirations populaires à la dignité, à la justice sociale et à la stabilité institutionnelle. Il a rappelé que la Constitution tunisienne garantit l’attachement du pays aux droits de l’Homme et aux libertés fondamentales, tout en soulignant que leur exercice doit s’effectuer dans le respect du cadre légal et des institutions de l’État.

Ce message, adressé à des partenaires européens régulièrement soucieux de la situation des droits et libertés en Tunisie, illustre la volonté de Tunis de ne pas laisser ces questions devenir un levier de pression externe sur sa politique intérieure. Selon Business News, qui rapporte ces déclarations, le discours de Nafti traduit ainsi une diplomatie tunisienne qui entend peser dans la définition des termes de sa propre relation avec l’Europe, plutôt que de se contenter d’y répondre.