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Accidents de la route en Tunisie : les jeunes, premières victimes

- Business
9 mai 2026
business tunisie - Tunisia Times

Depuis le 1er janvier 2026, plus de 400 personnes ont perdu la vie sur les routes tunisiennes. Derrière ce chiffre alarmant se cache une réalité démographique frappante : la moitié de ces victimes sont des jeunes. Un constat qui interpelle les autorités, les associations de la société civile et les professionnels de la santé publique, alors que la sécurité routière reste l’un des défis structurels les plus persistants du pays.

Une hécatombe silencieuse qui frappe en priorité la jeunesse

La présidente de l’Association de protection des victimes des accidents de la route a tiré la sonnette d’alarme en révélant que les moins de 35 ans représentent environ 50% des personnes décédées dans des accidents de la circulation depuis le début de l’année. Ce n’est pas un phénomène nouveau, mais l’ampleur du bilan 2026, déjà supérieur à 400 morts en quelques mois seulement, témoigne d’une aggravation préoccupante de la situation.

Les accidents de la route constituent, à l’échelle mondiale, l’une des principales causes de mortalité chez les 15-29 ans. La Tunisie n’échappe pas à cette tendance. La combinaison d’une conduite à risque, d’un parc automobile vieillissant, d’infrastructures routières dégradées et d’un contrôle insuffisant des comportements dangereux au volant crée un terrain propice aux drames répétés.

Les deux-roues motorisés — scooters et motos — occupent une place centrale dans cette sinistralité. Largement utilisés par les jeunes tunisiens comme moyen de déplacement quotidien, notamment dans les zones périurbaines et rurales où les transports en commun sont peu développés, ils exposent leurs conducteurs à des risques considérablement plus élevés qu’un véhicule fermé, surtout en l’absence de port systématique du casque homologué.

Les facteurs aggravants pointés par les spécialistes

Au-delà de la vitesse excessive, régulièrement citée comme première cause des accidents mortels, plusieurs comportements à risque sont identifiés par les associations et les forces de l’ordre. L’usage du téléphone portable au volant s’est généralisé, notamment chez les conducteurs les plus jeunes. La conduite sous l’influence de l’alcool ou de substances psychoactives est également en hausse, même si les données officielles restent partielles sur ce point précis.

L’état des routes tunisiennes constitue un autre facteur déterminant. De nombreuses voies régionales et locales souffrent d’un déficit d’entretien chronique : chaussées dégradées, signalisation défaillante, absence d’éclairage public sur des tronçons fréquemment empruntés la nuit. Ces conditions amplifient mécaniquement les conséquences d’une erreur de conduite, transformant un accident potentiellement bénin en collision fatale.

Le parc automobile joue également un rôle non négligeable. Une part significative des véhicules en circulation en Tunisie sont anciens et ne répondent plus aux standards de sécurité passive actuels : absence d’airbags, systèmes de freinage obsolètes, carrosseries moins résistantes aux chocs. Pour les ménages à revenus modestes, l’acquisition d’un véhicule récent et sécurisé reste hors de portée financière, ce qui perpétue l’usage de véhicules vétustes.

Le cadre légal et son application, un maillon faible

La législation tunisienne en matière de sécurité routière a connu des évolutions au fil des années, avec des révisions du code de la route et un renforcement théorique des sanctions. Cependant, l’écart entre le texte de loi et son application effective sur le terrain reste important. Les contrôles routiers sont perçus comme insuffisants et inégalement répartis sur le territoire national. Dans certaines zones, la probabilité d’être verbalisé pour excès de vitesse ou non-port de la ceinture de sécurité demeure faible, ce qui entretient un sentiment d’impunité.

Les campagnes de sensibilisation menées par les autorités et les associations ont certes permis de diffuser des messages de prévention, notamment à l’approche des périodes de fêtes ou de grands départs. Mais leur impact sur les comportements à long terme reste difficile à mesurer. Les spécialistes plaident pour une approche plus systémique, intégrant l’éducation routière dès le jeune âge, une formation à la conduite plus rigoureuse et un suivi médical renforcé des conducteurs professionnels.

Un coût humain et économique considérable

Chaque accident mortel laisse derrière lui une famille endeuillée, mais aussi un coût économique que la Tunisie peine à absorber. Les études menées dans plusieurs pays de la région MENA estiment que les accidents de la route représentent entre 1% et 3% du PIB annuel, en tenant compte des dépenses médicales, des pertes de productivité, des indemnisations et des dommages matériels. Pour un pays comme la Tunisie, dont l’économie traverse une période de tensions budgétaires, ce fardeau n’est pas anodin.

Le système de santé, déjà mis sous pression par d’autres crises, absorbe chaque jour des dizaines de blessés graves issus d’accidents de la route. Les services de traumatologie et de réanimation des hôpitaux publics fonctionnent fréquemment en surcharge, avec des répercussions directes sur la qualité des soins délivrés à l’ensemble des patients.

Du côté des associations de victimes, comme le rapporte Tuniscope, la demande est claire : une mobilisation nationale coordonnée, impliquant à la fois les ministères concernés — Transport, Intérieur, Santé, Éducation —, les collectivités locales et la société civile. Sans une stratégie globale et un engagement budgétaire à la hauteur du problème, les bilans annuels continueront de s’alourdir, et la jeunesse tunisienne de payer le prix le plus lourd.

Des initiatives locales qui peinent à changer d’échelle

Plusieurs associations et collectifs citoyens multiplient les actions de terrain : distribution de gilets réfléchissants, opérations de contrôle bénévole du port du casque, ateliers de sensibilisation dans les lycées et universités. Ces initiatives méritent d’être saluées, mais leur portée reste limitée face à l’ampleur du phénomène. La question de leur financement pérenne et de leur coordination avec les politiques publiques est posée depuis des années sans réponse structurelle satisfaisante.

Des expériences menées dans d’autres pays africains et méditerranéens montrent que des résultats significatifs sont atteignables lorsque la volonté politique se traduit par des investissements concrets : modernisation des infrastructures, déploiement de radars fixes, renforcement des brigades de gendarmerie routière, et surtout, réforme en profondeur de l’enseignement de la conduite. La Tunisie dispose des leviers nécessaires. La question reste celle de la priorité accordée à cet enjeu dans l’agenda des décideurs.