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Tahar Bekri signe son premier récit, un retour vers le père

- Culture
9 mai 2026
culture tunisie - Tunisia Times

Connu pour sa poésie ciselée et ses recueils salués par la critique, Tahar Bekri franchit un nouveau cap littéraire avec Je te revois, père, publié aux Éditions Asmodée Edern à Bruxelles en 2026. Ce premier récit en prose marque une rupture formelle assumée, loin des contraintes du vers, mais fidèle à une obsession qui traverse toute son œuvre : le temps qui s’éloigne, les visages qui s’effacent, les racines que l’on cherche à retrouver.

D’une poésie de l’instant à une prose de la mémoire

Après avoir publié deux recueils en 2025 — Le battement des années et Mon pays, le braise et la brûlure — aux éditions El Manar, le poète tunisien avait déjà donné à voir une sensibilité tournée vers la réminiscence et la mélancolie. Ses évocations des années parisiennes ou de ses séjours bretons y prenaient des teintes douces, presque lumineuses. Avec ce nouveau texte, le registre change de nature. La prose porte ici un chagrin plus lourd, une nostalgie qui ne se laisse pas adoucir facilement. La tonalité est grave, traversée par une tristesse que l’auteur lui-même qualifie de mélodieuse, comme si la douleur, pour être supportable, devait encore ressembler à un chant.

Le passage de la strophe au récit n’est pas anodin. En choisissant la narration, Bekri s’autorise une fluidité nouvelle, une densité du propos qui n’aurait pu s’épanouir dans le cadre strict du poème. Le texte, structuré en trois parties distinctes, fonctionne comme une trilogie intime, où chaque volet éclaire un pan de l’identité de l’auteur-narrateur : le père, la mère, la terre natale.

Trois récits, une seule quête identitaire

Le premier texte, le plus long des trois — il occupe à lui seul les trois quarts de l’ouvrage — est entièrement dédié à la figure paternelle. Ce père austère, peu disert, dont l’autorité constituait à la fois une contrainte et un horizon, apparaît ici non pas comme un adversaire mais comme un repère fondamental. Le narrateur ne nourrit ni rancœur ni amertume à son égard. Il préfère interroger ce silence, cette retenue, cette parole économe, pour y chercher les fondements de sa propre construction. C’est dans le regard de cet homme taciturne qu’il a appris à se mesurer, dans ses rares mots qu’il a puisé la détermination de se frayer un chemin.

La relation père-fils décrite par Bekri n’est pas idéalisée. La tension y est réelle, la distance affective perceptible. Mais l’auteur dédramatise volontairement la rigidité de l’autorité paternelle, y voyant moins un obstacle à son épanouissement qu’un moteur de résilience. Cette autorité contraignante n’a pas brisé le fils — elle l’a forgé, rendu plus déterminé, plus lucide sur ses propres ambitions.

Le deuxième récit, intitulé Conte de l’oiseau vert, change de registre et de perspective. À travers l’histoire du jeune Lucien — dont le prénom évoque discrètement Ulysse, son paronyme mythologique — Bekri met en scène un retour au pays après une longue absence. Ce voyage de retour devient prétexte à une déclaration d’amour adressée à Gabès, ville natale du poète, décrite comme une «merveille du monde», un «paradis sur terre». Le ton se fait ici plus lyrique, plus expansif, loin de la confidence feutrée du premier récit.

Le troisième texte, Ô mère, referme le triptyque sur un hommage à la figure maternelle, disparue trop tôt, emportée par la maladie. Ce portrait, bref mais intense, complète une trinité symbolique — père, mère, terre — autour de laquelle Bekri organise toute sa réflexion sur l’origine et l’appartenance.

Une parole longtemps retenue qui trouve enfin sa forme

Ce qui frappe à la lecture de Je te revois, père, tel que l’analyse Kapitalis, c’est la dimension cathartique de l’entreprise. Le récit-chant répond, selon toute apparence, à une triple urgence intérieure : revisiter un passé qui ne cesse d’interpeller, témoigner d’un parcours façonné par les épreuves, et faire entendre une voix qui s’est construite dans l’adversité et la lutte.

L’ouvrage peut se lire comme le bilan d’une vie atypique, semée de défis, mais aussi comme le récit d’une maturation progressive — celle d’un tempérament, d’une sensibilité, d’une vocation littéraire qui ne s’est pas imposée d’emblée mais s’est affirmée patiemment. Bekri libère ici une parole longtemps contenue, peut-être prisonnière des formes fixes de la poésie, peut-être retenue par la pudeur propre à sa génération.

Au-delà du récit personnel, le texte porte une dimension historique et collective que l’on ne peut ignorer. À travers ces tableaux intimes, c’est aussi le portrait d’une jeunesse tunisienne des années de l’indépendance qui se dessine : une génération confrontée à l’autorité — qu’elle soit familiale ou politique — et animée par une soif de liberté que les structures en place ne parvenaient pas à contenir. La résistance à la rigidité paternelle résonne ainsi comme un écho à la résistance au despotisme politique, les deux formes d’autorité se superposant dans l’imaginaire du narrateur.

En choisissant Bruxelles et les Éditions Asmodée Edern pour cette publication, Tahar Bekri s’inscrit dans une tradition d’auteurs francophones du Maghreb qui ont fait de l’exil non pas une rupture, mais un point d’observation privilégié sur leurs origines. Ce premier récit de 130 pages confirme, si besoin était, que la voix de Bekri déborde les frontières du genre poétique et trouve dans la prose un espace d’expression à la hauteur de ses ambitions mémorielles.