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Cannes 2026 : le pavillon tunisien cherche encore sa vocation

- Culture
10 mai 2026
culture tunisie - Tunisia Times

Chaque édition du Festival de Cannes repose sur une mécanique bien huilée, où les pavillons nationaux du Village international du Marché du Film occupent une place centrale dans les stratégies de rayonnement cinématographique. Ces espaces ne sont pas de simples façades culturelles : ils constituent des bases opérationnelles où se nouent des coopérations, où des projets trouvent des financements et où des talents nationaux s’exposent aux regards de professionnels venus du monde entier. La Tunisie y est présente depuis 2007, mais la question de l’efficacité réelle de son pavillon reste entière, et mérite d’être posée sans détour.

Un pavillon fantôme dans la capitale mondiale du cinéma

L’édition 2025 avait fourni une illustration particulièrement saisissante des dysfonctionnements qui affectent le pavillon tunisien. L’espace, peu fréquenté et sobrement aménagé, n’avait vu son programme publié que le jour même de l’ouverture du festival — une publication limitée à la page Facebook du Centre national du cinéma et de l’image (CNCI), rédigée en arabe uniquement. Une temporalité et une portée linguistique qui contrastaient fortement avec les pratiques des pavillons les mieux organisés, habitués à communiquer plusieurs semaines à l’avance, en plusieurs langues, via des mailings ciblés vers les professionnels accrédités.

Ce qui rend cet épisode particulièrement difficile à comprendre, c’est le contexte exceptionnel dans lequel il s’est produit. Pour la première fois dans l’histoire du cinéma tunisien, un film national — Promis le ciel d’Erige Sehiri — avait ouvert la section Un Certain Regard, deuxième section la plus prestigieuse du festival. Une reconnaissance historique, qui aurait pu et dû être amplifiée par une présence visible et dynamique au sein du pavillon. Pourtant, le premier jour, aucune affiche du film n’était accrochée aux murs de cet espace censé représenter l’ensemble de la cinématographie tunisienne.

Deux ans plus tôt, un autre incident avait déjà alerté les observateurs : le pavillon n’avait ouvert qu’au cinquième jour du festival, faute de visas obtenus à temps par les responsables désignés pour l’animer. À Cannes, où les premiers jours concentrent une grande partie des prises de contact et où les agendas se remplissent à toute vitesse, une telle absence équivaut à rater l’essentiel. Ces situations répétées ne sont pas de simples accidents : elles signalent une absence de préparation structurelle qui pénalise durablement la visibilité du cinéma tunisien sur la scène internationale.

La stratégie de communication, un chantier prioritaire

Les pavillons qui parviennent à remplir leurs salles et à générer des rencontres fructueuses partagent un point commun : une communication anticipée, multilingue et ciblée. Leurs programmes sont diffusés trois semaines avant l’ouverture, accompagnés d’invitations envoyées directement aux producteurs, distributeurs, vendeurs internationaux, programmateurs de festivals et journalistes susceptibles d’être concernés. Ces invitations précisent les thèmes abordés, les intervenants, les créneaux horaires et la localisation exacte des événements.

Cette logique d’anticipation répond à une réalité concrète du Marché du Film : les accrédités arrivent à Cannes avec un planning déjà largement structuré. Dès le mois d’avril, certains créneaux sont réservés. Informer un professionnel la veille ou le jour même d’une rencontre, c’est l’informer trop tard. À l’inverse, une invitation reçue un mois avant permet une intégration dans l’agenda, même si la participation n’est pas garantie — le simple fait d’avoir reçu l’information entretient la notoriété du pavillon et maintient la Tunisie dans le radar des acteurs de l’industrie.

La dimension linguistique est tout aussi déterminante. Limiter la diffusion d’un programme à la seule langue arabe revient à exclure la quasi-totalité des professionnels internationaux présents à Cannes, qui communiquent principalement en anglais et en français. Une communication multilingue — anglais et français en priorité, avec une version arabe à destination des médias du monde arabe — permettrait d’élargir considérablement l’audience potentielle. Les réseaux sociaux peuvent accompagner cette démarche, mais ne sauraient en constituer le pilier. À Cannes, l’information professionnelle circule avant tout par voie d’e-mail et de réseaux de contacts directs.

Il faut par ailleurs rappeler un outil souvent sous-exploité : le festival met à disposition un annuaire complet des accrédités, avec leurs coordonnées professionnelles. Il est donc possible, et même relativement aisé, de constituer des listes de contacts qualifiées pour inviter directement les personnes les plus susceptibles d’être intéressées par les activités du pavillon tunisien. Une démarche proactive qui transformerait en profondeur la façon dont cet espace est perçu et fréquenté.

Repenser le contenu pour parler à l’industrie

La communication seule ne suffit pas si le contenu proposé ne correspond pas aux attentes des professionnels du Marché du Film. Un pavillon national à Cannes n’est pas un amphithéâtre universitaire. Les participants qui s’y rendent sont des producteurs en quête de territoires de tournage, des distributeurs à la recherche de nouveaux films, des programmateurs qui construisent leurs sélections, des investisseurs qui évaluent des opportunités. Leurs attentes sont très concrètes.

Organiser un panel sur l’histoire du cinéma tunisien peut avoir toute sa légitimité dans un cadre académique ou patrimonial. À Cannes, ce type d’initiative attire rarement les professionnels internationaux. En revanche, une rencontre consacrée aux conditions de tournage en Tunisie — décors naturels disponibles, infrastructures techniques, coûts de production, avantages fiscaux, techniciens locaux qualifiés — répondrait à des questions que se posent concrètement de nombreux producteurs étrangers. Ce type de panel peut réunir des professionnels tunisiens du secteur, mais aussi des réalisateurs ou producteurs étrangers ayant déjà travaillé dans le pays, dont les témoignages directs constituent souvent l’argument le plus convaincant.

D’autres formats peuvent également enrichir le programme : des séances de pitching pour des projets tunisiens en développement, des projections de courts métrages récents, des rencontres B2B organisées entre producteurs tunisiens et distributeurs internationaux. Autant d’activités qui ancrent le pavillon dans la logique opérationnelle du Marché du Film, et qui permettent au cinéma tunisien de ne plus seulement être présent à Cannes, mais d’y jouer un rôle actif dans les échanges professionnels qui façonnent l’industrie mondiale.

Comme le souligne le média tunisien Webdo dans son analyse, le pavillon tunisien dispose d’un potentiel réel, mais son exploitation reste en deçà de ce que la vitalité du cinéma tunisien — reconnue à travers plusieurs sélections prestigieuses ces dernières années — devrait permettre d’atteindre. La question n’est pas celle des moyens seuls, mais celle d’une volonté stratégique claire, portée par une préparation rigoureuse et une vision professionnelle du rôle que cet espace peut jouer.