Chaque année, le Baromètre EY Tunisie offre une photographie fidèle de l’état d’esprit des chefs d’entreprise. La 11ᵉ édition, publiée en 2026, s’appuie sur les réponses de 278 dirigeants et hauts cadres interrogés entre janvier et mars 2026, issus de secteurs variés et d’entreprises de tailles différentes. Cette édition intègre également un volet inédit consacré à l’intelligence artificielle et à son appropriation par les entreprises tunisiennes. EY prend soin de signaler que le déclenchement du conflit au Moyen-Orient est survenu en cours d’enquête, ce qui implique que ses répercussions n’ont probablement pas encore été pleinement reflétées dans les réponses. Les données doivent donc être lues avec cette réserve en tête.
Une perception du contexte politique en voie d’apaisement
Le signal le plus marquant de cette édition tient à l’évolution de la perception politique. Si elle demeure source d’inquiétude pour une majorité de répondants, la proportion de dirigeants portant un regard négatif sur la situation s’est nettement réduite ces dernières années. En 2026, six dirigeants sur dix estiment que la situation politique est mauvaise ou plutôt mauvaise. Ce chiffre, bien qu’encore élevé, contraste fortement avec les 88 % enregistrés en 2023 et les 76 % de 2024. L’étude y voit le signe d’une stabilisation progressive, même si le chemin vers une confiance pleinement rétablie reste long.
Sur le plan économique et social, les jugements négatifs restent dominants, mais leur intensité s’est également atténuée. Ils concernent désormais 76 % des répondants, contre 96 % trois ans auparavant. Fait notable : un dirigeant sur quatre juge aujourd’hui la situation économique bonne ou plutôt bonne, une proportion qui aurait semblé difficile à atteindre il y a encore peu.
Des indicateurs macroéconomiques en légère amélioration
EY rattache ces évolutions de perception à plusieurs données macroéconomiques observées au cours de l’année 2025. La croissance du PIB tunisien a atteint 2,5 %, soit un gain de 0,2 point par rapport à l’année précédente. L’inflation, qui frôlait les 6 % en début d’exercice, a terminé l’année à 4,9 %, signalant un reflux des pressions sur les prix. Le taux de chômage, quant à lui, est passé de 16,5 % à 15,2 %, une amélioration concrète même si ce niveau reste préoccupant à l’échelle de l’économie nationale.
Ces évolutions favorables contribuent à clarifier l’environnement des coûts et à alléger certaines tensions opérationnelles pour les entreprises. Pour autant, le Baromètre souligne que ces signaux ne sont pas suffisants pour conclure à une dynamique de croissance solide et pérenne. L’amélioration est réelle, mais elle reste fragile et conditionnée par des équilibres encore incertains.
La fiscalité, nouvelle source de friction pour les entreprises
L’un des enseignements les plus révélateurs de cette édition concerne la recomposition du palmarès des préoccupations des chefs d’entreprise. Pour la première fois depuis que le Baromètre existe, la pression fiscale s’impose comme la principale inquiétude, détrônant des problématiques qui occupaient jusqu’ici le devant de la scène. Elle pointait à la troisième place en 2023, avait grimpé à la deuxième en 2024, et se retrouve aujourd’hui en tête du classement.
Cette montée en puissance s’explique directement par les dispositions contenues dans la loi de finances 2026. Deux mesures cristallisent particulièrement les tensions : l’élargissement du périmètre d’application de la facturation électronique obligatoire, et l’instauration d’un impôt sur la fortune. Ces deux dispositifs génèrent des contraintes administratives et financières supplémentaires que les dirigeants peinent à absorber dans un contexte déjà tendu.
La dégradation de la situation économique globale occupe désormais la deuxième place des préoccupations, suivie de la qualité des services rendus par l’administration publique, qui reste ancrée en troisième position. Ce trio de préoccupations dessine un environnement des affaires où les entreprises naviguent entre contraintes réglementaires croissantes, fragilités conjoncturelles et pesanteurs administratives.
Investissement stable et IA en phase d’exploration
À l’échelle des entreprises elles-mêmes, les indicateurs internes offrent une lecture plus nuancée. La part des dirigeants faisant état d’une progression de leur chiffre d’affaires en 2025 atteint 52 %, contre 47 % l’année précédente. Une majorité relative, mais qui témoigne d’une dynamique commerciale en légère progression malgré les difficultés du contexte.
Sur la question de l’investissement pour 2026, la prudence domine sans pour autant laisser place au pessimisme. Un peu plus de la moitié des entreprises interrogées — soit 51 % — prévoient de maintenir leur niveau d’investissement à l’identique. Près d’un tiers envisagent de l’augmenter, tandis que 18 % anticipent une contraction. Les priorités stratégiques déclarées tournent autour de la maîtrise des coûts, du développement de partenariats internationaux et du renforcement des fonds propres, trois axes qui reflètent une logique de consolidation plus que d’expansion agressive.
L’intelligence artificielle : entre intérêt affiché et déploiement limité
Le focus consacré à l’intelligence artificielle dans cette édition révèle une adoption encore largement embryonnaire au sein du tissu entrepreneurial tunisien. Selon les données collectées par EY, 32 % des entreprises se trouvent en phase de réflexion ou de veille stratégique sur le sujet, sans avoir encore franchi le pas de l’expérimentation. Un peu plus d’un quart — 27 % — mène des tests ponctuels, sans intégration systématique dans leurs processus. Seules 16 % des entreprises interrogées font état d’un déploiement opérationnel effectif sur certaines fonctions ou métiers.
Les obstacles identifiés par les dirigeants pour expliquer cette progression lente sont de deux ordres principaux : le déficit de compétences internes capables de piloter ou d’intégrer des solutions d’IA, et les contraintes budgétaires qui rendent difficile l’engagement dans des projets technologiques ambitieux. Ces freins ne sont pas propres à la Tunisie, mais ils y prennent une résonance particulière dans un environnement où les ressources restent limitées et où la transformation numérique avance à un rythme inégal selon les secteurs et la taille des entreprises.
Le Baromètre EY Tunisie 2026, relayé par Webmanagercenter, constitue ainsi un outil de référence pour comprendre les arbitrages et les perceptions qui structurent les décisions des acteurs économiques du pays, dans une période marquée par des signaux contradictoires entre amélioration partielle des indicateurs et persistance de contraintes structurelles.
