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Tunisie : la BAD tire la sonnette d’alarme sur la crise hydrique

- Business
9 mai 2026
business tunisie - Tunisia Times

Un nouveau rapport de la Banque africaine de développement (BAD) dresse un tableau préoccupant de la situation hydrique en Tunisie. L’institution y décrit une menace qui dépasse largement les frontières du secteur agricole pour toucher l’ensemble de l’économie nationale, des prix alimentaires au tourisme, en passant par la stabilité sociale du pays.

Une croissance portée par la pluie, et rien d’autre

La Tunisie a affiché une croissance de 1,4% en 2024, contre 1% l’année précédente. Une progression modeste, mais qui s’explique principalement par un rebond du secteur agricole : au quatrième trimestre 2024, l’activité agricole a progressé de 12,1%, après une sécheresse particulièrement éprouvante en 2023. Ce regain a mécaniquement contribué à faire reculer l’inflation, passée de 9,3% à 7% sur la période.

Mais la BAD tempère rapidement tout optimisme. Cette embellie repose sur des bases climatiques incertaines plutôt que sur des réformes structurelles profondes. L’agriculture tunisienne reste massivement tributaire des précipitations, et toute nouvelle séquence sèche peut annuler les gains enregistrés. Le rapport souligne que même après l’amélioration partielle des récoltes post-2023, plusieurs filières continuent d’exercer une pression sur les prix à la consommation.

C’est notamment le cas des viandes rouges — en particulier ovines — et de la volaille, dont les prix ont sensiblement augmenté. En cause : les difficultés d’accès à l’eau, le renchérissement des fourrages et la tension généralisée sur les ressources agricoles. Des fruits et légumes comme les tomates, les piments ou les agrumes ont également subi des hausses tarifaires dans plusieurs régions du pays, sous l’effet combiné du stress hydrique et des perturbations climatiques récurrentes.

Des modèles climatiques qui convergent vers le pire

La partie prospective du rapport est sans doute la plus inquiétante. La BAD s’appuie sur une étude publiée en 2024 par Tanarhte et ses collaborateurs, qui documente l’intensification des sécheresses agricoles et écologiques en Afrique du Nord sous l’effet du réchauffement climatique. Le mécanisme central identifié par les chercheurs est l’augmentation de la demande évaporative atmosphérique : avec la hausse des températures, l’évapotranspiration s’accélère, les sols perdent leur humidité plus rapidement, et les cultures se retrouvent en déficit hydrique même lorsque les précipitations ne diminuent pas de manière spectaculaire.

Ce constat est renforcé par plusieurs simulations climatiques à grande échelle. Les modèles CMIP5 et CMIP6 — références mondiales en matière de projections climatiques — ainsi que les modèles régionaux HadCM3, RegCM4, PRECIS et ARPEGE-Climat, dessinent tous des scénarios convergents pour la Tunisie à l’horizon 2050 : multiplication des épisodes de sécheresse météorologique, agricole et écologique, baisse des précipitations moyennes, augmentation de l’évapotranspiration potentielle et succession accrue d’années sèches.

Les régions les plus exposées seraient celles du centre et du sud du pays, déjà fragilisées par des conditions semi-arides. La BAD estime que cette évolution creusera davantage les inégalités territoriales face à l’eau et accentuera la vulnérabilité des zones rurales qui en dépendent directement pour leur subsistance. Le spectre d’une Tunisie à deux vitesses hydriques — un nord relativement mieux doté, un centre-sud structurellement déficitaire — devient une perspective de plus en plus réaliste selon l’institution.

Agriculture, tourisme, sécurité alimentaire : une menace transversale

Le rapport rappelle à titre d’exemple la sécheresse de 2015-2016, qui avait provoqué un effondrement de la production céréalière nationale. Cet épisode avait non seulement aggravé la dépendance du pays aux importations alimentaires, mais aussi pesé lourdement sur les finances publiques et réduit les recettes d’exportation. Pour la BAD, ces crises ne sont plus des accidents climatiques ponctuels : elles s’inscrivent dans une tendance de fond qui va s’accentuer si aucune adaptation structurelle n’est engagée.

L’institution attire également l’attention sur les répercussions hydriques dans le secteur touristique, pilier important de l’économie tunisienne. Les littoraux, les écosystèmes marins et les paysages naturels qui constituent l’attrait du pays sont affectés par la dégradation environnementale liée au manque d’eau. Si les ressources naturelles venaient à se dégrader visiblement, c’est l’attractivité même du territoire qui serait remise en question, avec des effets directs sur les économies locales fortement dépendantes du flux touristique.

Sur le plan social, la situation est également préoccupante. La raréfaction de certaines denrées alimentaires de base et la tension persistante sur les prix constituent un facteur d’insécurité alimentaire croissant pour les ménages les plus modestes. Lorsque les stocks céréaliers fléchissent et que les coûts de production agricole augmentent sous l’effet du stress hydrique, ce sont en premier lieu les populations vulnérables qui en subissent les conséquences les plus directes.

Face à l’ensemble de ces défis, la BAD plaide pour une refonte en profondeur de la gouvernance de l’eau en Tunisie. Parmi les recommandations formulées figurent la réforme des politiques hydriques nationales, la révision du Code des eaux et la création d’un système intégré de suivi climatique, hydrologique et économique. L’institution insiste par ailleurs sur la nécessité d’associer les collectivités locales et la société civile aux mécanismes de décision, afin de construire une résilience ancrée dans les territoires. Pour la BAD, la sécheresse n’est plus un sujet environnemental périphérique : c’est désormais un enjeu central de développement économique et de cohésion sociale pour la Tunisie.