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Mariage en Tunisie : aimer ne suffit plus pour s’engager

- Culture
11 mai 2026
culture tunisie - Tunisia Times

«Je l’aime… mais je ne peux pas l’épouser.» Cette phrase, prononcée en cabinet par un jeune patient après un silence pesant, résume à elle seule une réalité que les statistiques commencent à chiffrer. En Tunisie, le mariage recule, les âges s’allongent, et derrière les données démographiques se cache une tension psychologique bien plus complexe qu’un simple changement de mœurs.

Des chiffres qui racontent une rupture silencieuse

Les tendances sont nettes. Le nombre de mariages contractés en Tunisie est passé d’environ 83 000 en 2019 à moins de 73 000 en 2023, avec une nouvelle contraction enregistrée en 2024. Sur une décennie, la baisse frôle les 30 %. Ces chiffres, relayés notamment par Kapitalis, ne traduisent pas un désintérêt pour l’amour ou la vie à deux. Ils signalent autre chose : un réaménagement profond du rapport à l’engagement.

L’âge moyen au mariage en est une illustration parlante. Les hommes se marient aujourd’hui autour de 35 ans, les femmes vers 29 ans. Dans les années 1960, ces seuils étaient respectivement de 27 et 21 ans. Ce recul de près d’une décennie pour chaque sexe n’est pas anodin. Il signale que l’union conjugale n’est plus vécue comme un passage naturel, presque automatique, vers l’âge adulte. Elle est devenue une décision à part entière — avec tout ce que décider implique d’hésitations, de doutes et parfois de blocages.

Car la décision, justement, est épuisante. Les travaux sur la fatigue décisionnelle montrent que plus un individu est exposé à des attentes contradictoires, plus sa capacité à trancher s’érode. Dans le domaine sentimental, cet épuisement ne produit pas forcément une rupture. Il produit une suspension. On n’abandonne pas la relation, on la maintient dans un entre-deux indéfini : ni engagement formel, ni séparation assumée.

Quand le désir se perd entre soi et le regard des autres

Aimer et s’engager relèvent de deux logiques distinctes. L’amour appartient à la sphère intime — il émerge, il s’impose, il n’attend pas de validation. Le mariage, lui, opère dans un registre différent : celui de la visibilité sociale, de la famille, de la continuité. En rendant le lien public, il l’expose au jugement. Et c’est précisément dans cet espace entre l’intime et le social que se niche la tension que décrivent de nombreux jeunes Tunisiens aujourd’hui.

Le psychologue du développement Erik Erikson avait mis en évidence que l’identité se fragilise lorsqu’elle est confrontée à des repères multiples et parfois opposés. Albert Bandura, de son côté, a montré que les désirs eux-mêmes ne surgissent pas ex nihilo : ils se construisent par apprentissage social, imitation, intériorisation des modèles environnants. Autrement dit, ce qu’un individu croit vouloir pour lui-même est souvent le produit d’une longue série d’influences extérieures qu’il ne perçoit plus comme telles.

En Tunisie, ce mécanisme prend une forme particulière. La société traverse une période de double mouvement : d’un côté, une ouverture progressive des expériences individuelles, des relations plus libres, une vie affective moins encadrée par le cadre institutionnel qu’elle ne l’était par le passé. De l’autre, une persistance tenace des normes de respectabilité — celles qui conditionnent la reconnaissance sociale d’un individu à la manière dont il construit sa vie de couple. Résultat : on peut aimer plus librement qu’avant, mais choisir reste soumis à des exigences souvent non dites.

«Je ne sais pas ce que je veux» est une phrase que les thérapeutes entendent fréquemment dans ce contexte. Mais ce flou apparent n’est pas un vide. C’est au contraire un espace saturé — d’attentes familiales, de représentations du partenaire idéal, de craintes liées au regard de l’entourage. Le désir est bien là, mais il devient difficile à identifier comme authentiquement personnel tant il est recouvert par ces couches d’injonctions intériorisées.

Le mariage comme miroir d’une liberté inachevée

Ce qui se joue dans ces histoires d’amour suspendues n’est pas simplement une question de compatibilité entre deux personnes. C’est une question de positionnement du sujet face à lui-même. Lorsqu’un jeune homme dit «je l’aime mais je ne peux pas l’épouser», il ne parle pas nécessairement d’un obstacle concret — un désaccord familial, une différence de milieu, une incompatibilité de projet. Il parle souvent d’une incapacité à assumer son propre désir face au regard social.

Ce glissement a des conséquences sur la nature même du lien affectif. Lorsque l’engagement est indéfiniment reporté, la relation se transforme progressivement. L’amour reste, mais il change de fonction. Il devient refuge, source de stabilité psychologique, ancrage dans une période d’incertitude. L’autre n’est plus seulement la personne qu’on aime : il ou elle devient un support émotionnel face aux pressions du monde extérieur. Et c’est là que la confusion s’installe durablement, car ce qui ressemble à de l’amour peut parfois relever d’un besoin de sécurisation personnelle davantage que d’un choix délibéré.

Le travail thérapeutique dans ces situations ne vise pas à orienter le patient vers une décision particulière. Il s’agit plutôt d’opérer une distinction que le quotidien brouille : entre ce que le sujet désire vraiment, ce qu’il a appris à désirer au fil de son éducation et de ses expériences sociales, et ce qu’il pense devoir vouloir pour être reconnu et accepté par son entourage. Ces trois niveaux se superposent souvent au point de devenir indiscernables.

La reformulation proposée en séance — passer de «je ne peux pas l’épouser» à «je ne suis pas encore libre de choisir» — n’est pas un simple jeu de mots. Elle déplace radicalement la question. Ce n’est plus «est-ce la bonne personne ?» mais «suis-je en mesure d’assumer pleinement ce que je désire ?». Cette nuance change tout, car elle replace l’individu au centre de son propre récit, plutôt que de le laisser à la merci des scripts que la société écrit à sa place.

Dans une Tunisie où les normes évoluent plus vite que les structures psychiques qui les intègrent, cette question n’est pas anodine. Elle touche une génération entière qui navigue entre une liberté individuelle en expansion et des cadres symboliques qui, eux, ne se transforment qu’à un rythme bien plus lent.