À coups de cessez-le-feu aussitôt violés, les paramilitaires du général Hemetti tentent de se poser en pacificateurs. Mais la prise du champ pétrolifère dans l’extrême sud du Kordofan révèle leur agenda réel.
Les Forces de soutien rapide (FSR), en guerre contre l’armée soudanaise, ont annoncé lundi 8 décembre avoir pris le contrôle du plus grand champ pétrolifère du pays, dans la région stratégique du Kordofan, devenue l’épicentre des combats après le Darfour. Une avancée majeure qui intervient alors même que, à deux reprises en novembre, les paramilitaires avaient proclamé un cessez-le-feu… immédiatement violé.
Le 24 novembre, ils déclaraient ainsi une trêve unilatérale. Dès le lendemain, les Forces armées soudanaises (FAS), leurs adversaires depuis le début du conflit le 15 avril 2023, assuraient avoir repoussé une attaque contre le quartier général de la 22ᵉ division d’infanterie de Babanusa, dans le Kordofan occidental. Les FSR affirment pourtant s’être emparées de cette ville le 1ᵉʳ décembre, démenties par l’armée.
Cette stratégie – se présenter comme artisans de la paix tout en multipliant les assauts – vise à redorer leur image auprès de la communauté internationale. Une tentative d’autant plus fragile que l’indignation reste vive après les massacres perpétrés fin octobre à El-Fasher, dernier chef-lieu du Darfour tombé aux mains des hommes du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ».
Un déplacement refusé pour un prétendu motif sécuritaire
« Les FSR tentent de blanchir leur image mais elles échouent systématiquement, résume Hatim Abdalla, chercheur soudanais spécialiste des questions de gouvernance et de participation politique. Les paramilitaires ont ainsi empêché Tom Fletcher, le chef des opérations humanitaires de l’ONU, d’atteindre El-Fasher. Ils ont avancé des raisons sécuritaires peu convaincantes, mais en réalité des corps jonchaient toujours les rues… » Tom Fletcher s’est en effet rendu mi-novembre au Darfour, majoritairement contrôlé par les FSR. Le cadre onusien a qualifié cette immense région de l’ouest soudanais d’« épicentre de la souffrance humaine dans le monde ».
« Il semble qu’une grande partie des civils qui étaient encore en vie à El-Fasher avant le 26 octobre aient été tués, soient décédés ou soient détenus, piégés et incapables de recevoir une aide vitale ou de se mettre à l’abri », alerte Médecins sans frontières dans un communiqué publié un mois après la prise de la ville par les FSR. L’ONG déplore en outre des conditions de vie « extrêmement précaires » à Tawila, une commune administrée par un groupe armé officiellement neutre dans le conflit, où quelque 10 000 déplacés d’El-Fasher ont trouvé refuge.
En novembre, les affrontements se sont redirigés vers la région du Kordofan, voisine du Darfour, jetant sur les routes des milliers de civils. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, 40 000 individus ont dû quitter le Kordofan du nord entre le 25 octobre et le 18 novembre. En dépit des condamnations internationales au lendemain de la conquête d’El-Fasher par les FSR, le flot d’armes acheminé par les Émirats arabes unis vers les paramilitaires a augmenté depuis fin octobre, assure l’analyste Kholood Khair.
« Faire figure de pacificateurs »
« Les FAS ont placé la barre tellement bas, en refusant tout cessez-le-feu, que les FSR espèrent faire figure de pacificateurs en acceptant une trêve qu’elles brisent ensuite, soi-disant par nécessité », observe la directrice du cercle de réflexion Confluence Advisory. Les troupes régulières dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhane n’ont en effet aucune intention de faire la paix avec leurs anciens alliés des FSR. « Les FAS ne veulent donner aucune légitimité aux FSR. Or une trêve reviendrait à geler les lignes de front, en maintenant les FSR dans leurs positions actuelles. Cela contredirait le discours officiel de l’armée qui souhaite se débarrasser des FSR et n’a actuellement aucune intention de revenir à un partage de pouvoir avec ces dernières », détaille Kholood Khair.
Le 24 novembre, Burhane a décliné un nouveau plan de paix proposé par le quartet mené par les États-Unis – rejoints par l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis – lui reprochant d’être « le pire » document soumis par les médiateurs jusqu’à présent. « Les FAS se considèrent comme les seuls militaires légitimes de l’État, souligne Jihad Mashamoun, chercheur et analyste soudanais sur la corne de l’Afrique. Si les FAS acceptent un cessez-le-feu, elles devront reconnaître de nouveau les FSR comme leurs partenaires, ce que les militaires refusent de faire. » Les troupes régulières redoutent en outre qu’une cessation des hostilités permette aux paramilitaires de préparer une nouvelle offensive. « Ce serait une opportunité pour les FSR. D’autant que la fin de la saison des pluies facilite leurs mouvements », indique une source humanitaire soudanaise opérant dans l’est du pays, aux mains du gouvernement pro-armée délocalisé à Port-Soudan. Quand bien même les paramilitaires envisageraient de mettre fin aux attaques, le manque de contrôle qu’ils exercent sur leurs troupes compliquerait la mise en œuvre de la trêve, précise cette source sous le couvert de l’anonymat.
Les États-Unis sont perçus comme le seul acteur à même de rétablir la paix
En attendant, chaque déclaration de cessez-le-feu de Hemetti continue à faire couler de l’encre, à défaut de susciter un réel espoir de faire taire les armes. Le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, s’est ainsi fendu, sur X, d’un post saluant « la trêve humanitaire de trois mois » décrétée par les FSR. « J’appelle au respect de cette trêve par tous. L’horreur doit enfin cesser », ajoute le patron de la diplomatie française, vraisemblablement à l’intention du chef de l’armée. Les efforts diplomatiques ne parviennent pas à porter leurs fruits. Le président américain, Donald Trump, a beau s’être engagé, le 19 novembre, à « mettre fin à ces atrocités », la robustesse des liens financiers et commerciaux entretenus par Washington et Abou Dabi, le principal soutien des FSR, obstrue pour l’heure toute action concrète en ce sens.
« Trump entretient une relation personnelle avec Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie saoudite, qui l’a incité à faire cesser la guerre au Soudan. Mais nous n’avons pas remarqué de différence tangible depuis sa visite à la Maison-Blanche le 18 novembre. Le problème, c’est que Washington essaie de contenter, dans le même temps, l’Arabie saoudite pro-FAS et Émirats arabes unis pro-FSR », constate Kholood Khair. À Port-Soudan comme à Nyala – le siège des autorités parallèles pro-FSR –, rares sont ceux à imaginer un autre acteur que les États-Unis à même de restaurer une paix durable. Et de tourner le dos aux déclarations opportunistes, incapables d’apaiser le calvaire de populations épuisées par de multiples déplacements, traumatisées par les exactions commises par les deux camps, et bien souvent endeuillées.

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