Le conflit entre les deux pays asiatiques a repris début décembre. Retour sur plusieurs décennies de tensions sur fond de différends territoriaux.
Quelque 38 personnes ont d’ores et déjà péri dans les affrontements entre les deux voisins asiatiques. Dans le détail, en 12 jours, 21 Thaïlandais et 17 Cambodgiens sont morts. Et ce jeudi 18 décembre, l’heure n’est toujours pas à l’apaisement, Phnom Penh ayant accusé Bangkok d’avoir bombardé la ville frontalière de Poipet, où se situent de nombreux casinos et l’un des principaux points de passage terrestres entre les deux pays.
Vieux de plusieurs décennies, le conflit entre ces deux voisins d’Asie du Sud-Est ne cesse de rebondir, sur fond de différends territoriaux. Pourquoi les combats ont-ils repris, début décembre ? Quelle est l’origine des tensions ? Tour d’horizon des principales questions qui se posent sur l’escalade du conflit entre la Thaïlande et le Cambodge.
Où en sont les affrontements ?
« À 11 h 06, un avion de chasse F-16 de l’armée thaïlandaise a largué deux bombes dans la zone de la municipalité de Poipet », a déclaré ce jeudi le ministère cambodgien de la Défense dans un communiqué. Pour l’heure, les autorités thaïlandaises n’ont pas réagi. Cette ville frontalière accueille entre 5 000 et 6 000 ressortissants thaïlandais, ont précisé les autorités nationales, depuis la suspension des passages frontaliers actée par le Cambodge le 13 décembre. « Une mesure nécessaire pour réduire le risque que des civils soient tués ou blessés », s’était alors justifié le gouvernement de Phnom Penh, rappelant que les liaisons aériennes étaient maintenues entre les deux pays.
Ces bombardements interviennent quelques jours après l’attaque de la province de Siem Reap, où se situent les célèbres temples d’Angkor, également imputée à Bangkok. « La Thaïlande a violé le droit international en attaquant des civils », a dénoncé le ministre cambodgien de l’Information, Pheaktra Neth. Si la situation était tendue depuis plusieurs semaines, l’origine de la reprise des affrontements à la frontière est plus incertaine, chaque partie prétendant répondre à une attaque de son adversaire.
Vers un enlisement du conflit ?
D’un côté, le Cambodge affirme que les forces thaïlandaises avaient attaqué en premier la région de Preah Vihear, sans riposte du côté cambodgien. De l’autre, Bangkok a accusé des soldats de Phnom Penh d’avoir ouvert le feu en territoire thaïlandais le 7 décembre, faisant deux blessés. Face au risque d’enlisement du conflit, Donald Trump avait annoncé en grande pompe la conclusion d’une nouvelle trêve, le 12 décembre, après un échange téléphonique avec les deux camps. Il n’en sera rien, les autorités thaïlandaises ayant immédiatement démenti et les combats ayant repris dès le lendemain.
Ce premier échec a par la suite poussé la Chine à intervenir sur le plan diplomatique. Un envoyé spécial du ministère chinois des Affaires étrangères doit notamment se rendre sur place pour faire office de médiateur entre les dirigeants thaïlandais et cambodgien. Pour sa part, le Premier ministre malaisien, Anwar Ibrahim, dont le pays assure la présidence tournante de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Asean), a appelé ce mercredi à « un cessez-le-feu immédiat ». Une réunion spéciale des ministres des Affaires étrangères de l’Asean est prévue ce 22 décembre à Kuala Lumpur.
Quelle est l’origine des tensions entre les deux voisins ?
Les deux pays asiatiques s’écharpent depuis des décennies sur le tracé de leur frontière commune, longue de quelque 817 kilomètres. Cette ligne avait été décidée à l’issue du traité franco-siamois, signé en 1907, démarquant de manière imprécise les territoires sous contrôle du Cambodge (alors colonisé par la France) et de la Thaïlande.
En 1962, un arbitrage de la Cour internationale de justice reconnaissant la souveraineté du Cambodge sur le temple de Preah Vihear – également revendiqué par la Thaïlande – échoue à mettre fin aux tensions. Les combats éclatent entre 2008 et 2011, faisant plusieurs centaines de morts de part et d’autre de la frontière.
Les hostilités reprennent courant 2025, alors que des soldats thaïlandais interviennent en février pour empêcher des femmes cambodgiennes de chanter un hymne patriotique dans le Prasat Tha Muan Thom – un autre temple revendiqué par les deux pays et situé sur la frontière. Cette controverse pousse les deux parties à renforcer leurs positions le long de la ligne de démarcation, débouchant en mai sur un échange de tirs à l’origine de la mort d’un soldat cambodgien. Cette escalade a conduit à la chute de la Première ministre thaïlandaise, Paetongtarn Shinawatra, suspendue par la Cour constitutionnelle en juillet, sans pour autant apaiser les relations avec le pays voisin.
Le pic des tensions a été atteint en plein cœur de l’été, après que des soldats thaïlandais ont marché sur des mines dans des régions contestées. Bangkok a alors accusé Phnom Penh d’avoir déployé ces armes en territoire thaïlandais. Des charges contestées par son voisin, qui affirme que les soldats avaient pénétré sur son territoire.
Pourquoi le cessez-le-feu entre la Thaïlande et le Cambodge n’a-t-il pas tenu ?
À la suite de cet incident, les affrontements entre l’armée cambodgienne et thaïlandaise se sont étalés sur cinq jours, entre le 24 et le 29 juillet, et ont causé la mort de 43 personnes. Sous pression américaine, malaisienne et chinoise, Thaïlandais et Cambodgiens ont finalement consenti à s’asseoir à la table des discussions à Putrajaya, en Malaisie, pour signer un accord le 28 juillet.
Ce cessez-le-feu a été consolidé par la conclusion d’un autre accord, qualifié d’ « historique » par Donald Trump, le 26 octobre dernier. Mais la durée de vie de ce traité aura été de (très) courte durée, Bangkok l’ayant suspendu dès le 10 novembre. À cette date, quatre soldats thaïlandais ont été mutilés par des mines lors d’une patrouille, rappelant les incidents de juillet.
En interne, la presse thaïlandaise soupçonne par ailleurs les autorités locales d’instrumentaliser le conflit à des fins politiques. La population est appelée à voter, le 8 février prochain, à la suite de l’annonce de la dissolution de la Chambre des représentants par le nouveau chef de l’exécutif, Anutin Charnvirakul. « Le nationalisme militaire qui s’est emparé de la Thaïlande pourrait donner un coup de pouce au Premier ministre qui se place en porte-étendard du camp nationaliste et conservateur », accuse ainsi le média thaï Nikkei Asia.
Rappelons qu’à quelques semaines de la prochaine élection, l’actuel Premier ministre, à la tête d’un gouvernement minoritaire et fragile, se voit toujours reprocher sa gestion désastreuse des récentes inondations qui ont frappé le sud du pays fin novembre et qui ont causé la mort d’une centaine d’habitants. Mais la situation pourrait également se retourner contre le chef de l’exécutif et son parti « si les combats s’éternisent et qu’il devient difficile d’organiser des élections », estime Nikkei Asia.

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