REPORTAGE. Entre Côte d’Ivoire et Mali, des chauffeurs anonymes risquent leur vie pour acheminer le carburant indispensable à Bamako, malgré les attaques.
Sur l’axe qui mène aux confins Nord de la Côte d’Ivoire, impossible de ne pas en croiser. Des plaques d’immatriculation rouges originaires du Mali remontent lentement vers leur port d’attache. Parmi elles, de nombreux camions-citernes ont pour mission de ravitailler Bamako, capitale malienne en proie à une asphyxie de carburant. Depuis de longues semaines, ce pays voisin subit de plein fouet l’action du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), un groupe terroriste dont le pouvoir de nuisance a subitement pris une portée nationale. Visé par des attaques, le flux ordinaire de citernes entrantes a drastiquement chuté, affectant le quotidien du peuple malien.
Le 22 novembre dernier, 82 camions-citernes affrétés par le Niger faisaient leur entrée dans Bamako. Si le geste de ce partenaire membre de l’Alliance des États du Sahel (AES) offre une respiration aux Bamakois, un tel convoi reste une goutte d’eau dans l’océan de besoins en carburant. En pratique, la Côte d’Ivoire demeure – avec le Sénégal – le corridor vital d’un Mali enclavé et sans production pétrolière. Selon un rapport des douanes ivoiriennes daté de 2024, Bamako représentait 54% des exportations de pétrole non-brut. Un chiffre que confirme les données des Nations Unies (Comtrade) : en 2024, la Côte d’Ivoire fournissait 59% des produits pétroliers entrant au Mali.
Dans un contexte dégradé, ce sont des chauffeurs anonymes qui, bravant le danger, maintiennent désormais le pays à flot.
Prendre ses précautions
Boundiali, préfecture régionale ivoirienne de la Bagoué. Située à quelques 125 kilomètres de la frontière malienne, la ville est une étape obligatoire sur le chemin du Mali. « Depuis le début du blocus, nous observons une baisse du nombre de camions maliens transitant par notre ville », affirme une voix institutionnelle locale. Pour autant, l’activité ne s’est jamais vraiment arrêtée. Au centre-ville, une station-service Shell fait l’objet d’un curieux manège. Citernes et autres véhicules de transport maliens s’alignent pour faire le plein. Parmi eux, 28 camions-bennes chargés d’alumine – un composé à la base du ciment – monopolisent l’espace. À la tête du convoi, celui qui se fait appeler M. Papa détaille : « Pour nous qui acheminons des matériaux, les choses n’ont pas vraiment changé. Après la frontière, seules les citernes sont escortées vers Bamako, car ce sont elles, les cibles. »
À l’instar de la compagnie malienne qui a affrété ce convoi, d’autres acteurs continuent d’assurer la liaison entre les deux pays. Avant de quitter la pompe ivoirienne, tous remplissent d’innombrables jerricanes, de sorte à ne pas subir la pénurie côté malien. Car le prix du carburant a triplé dans les rues de Bamako. Avant le blocage le litre se vendait à 700 francs CFA (environ 1 euro) contre plus de 2000 (3 euros) aujourd’hui, témoigne un acteur du transport. En outre, cette réserve permet ensuite aux camions de faire le trajet retour vers la Côte d’Ivoire.
Au poste-frontière, une baisse d’activité
Au principal poste-frontière de Nigouni, quelques dizaines de camions maliens attendent le règlement des formalités douanières. Dans un algeco attenant, une équipe réduite de la Chambre de commerce ivoirienne bénéficie d’un poste d’observation de premier choix. En charge d’élaborer des statistiques aux frontières, le constat est sans appel. « Avant le blocus djihadiste, une centaine de citernes pouvait défiler ici chaque jour. Depuis, c’est environ moitié moins. Nous notons cependant un regain d’activité depuis quelques jours », note l’organisation. Sur place, un autre transitaire confirme la dynamique et évoque la peur qui s’est emparée des transporteurs, y compris non-pétroliers. « Des camions de transport classiques sont déjà tombés dans des embuscades visant des citernes », assure-t-il sous couvert d’anonymat. Rencontrées par Le Point Afrique, les forces de police aux frontières n’ont pas souhaité s’exprimer sur le sujet.
Des camions de transport maliens attendent de passer la frontière. Côte d’Ivoire. 2025 ©Hadrien Degiorgi
De retour à Boundiali, M. Konaté perd patience. Installé sous une paillote, le transporteur ivoirien observe plusieurs de ses camions à l’arrêt. « Dès que j’ai appris pour les premières attaques, j’ai tout arrêté. Avec ma petite flotte de huit véhicules, je ne peux pas me permettre de me faire brûler un camion au Mali », désespère-t-il. Celui qui avant le blocus acheminait de l’engrais vers plusieurs villes maliennes a dû se rabattre sur des chargements de coton en Côte d’Ivoire. Une baisse d’activité partagée par certains de ses homologues maliens. « Mes frères transporteurs du Mali ont aussi arrêté les liaisons avec la Côte d’Ivoire. Ils étaient trop petits. » Comme d’autres, M. Konaté fait allusion aux grandes sociétés et leurs larges flottes, seuls acteurs capables de courir le risque d’une attaque. »
Le transporteur M. Konaté montre son chargement de coton. Boundiali, Côte d’Ivoire. 2025 ©Hadrien Degiorgi
Sécuriser les convois et leurs chauffeurs
Pour ceux qui circulent encore, les citernes restent de loin les plus exposées. Sur la route de Tingréla, une cuve de 45 000 litres est à l’arrêt. Un pneu vient d’exploser. Mohamed et Adama s’activent pour le rafistoler. Les deux jeunes hommes sont « apprentis », comprenez : au service du chauffeur et en charge de l’assistance mécanique. Sur ces camions-citernes souvent d’un autre âge, les pannes sont fréquentes. Lorsque celles-ci s’éternisent, ces apprentis montent une tente en bordure de voie pour passer la nuit. Un aléa impensable côté malien où les pauses ne sont pas permises. Malgré l’escorte, « les djihadistes se cachent en brousse, sur le côté de la voie. On voit des carcasses d’anciennes citernes brûlées », témoigne l’un d’entre eux. À la question de la peur et du danger, son compagnon rétorque inlassablement : « quoi faire ? ».
Un chauffeur de camion-citerne malien fait une pause. Côte d’Ivoire. 2025 ©Hadrien Degiorgi
Passé la frontière, les citernes maliennes stationnent en attendant les forces armées nationales. « C’est à Kadiana que commence le convoyage. Les militaires organisent les départs selon l’ordre d’arrivée des camions », décrit Chaka, un entrepreneur malien qui, avant le blocage, faisait la navette entre les deux pays. À Seulement trente kilomètres de la Côte d’Ivoire, la commune est devenue le lieu de stationnement des citernes maliennes. « La sécurisation de la route a allongé le temps de trajet. » Alors que rallier Bamako depuis la frontière prenait habituellement sept heures, il en faudrait désormais près de quinze selon lui. La faute à la taille des convois. Questionnée, une source officielle malienne révèle que le dernier convoi parti de Kadiana il y a trois semaines comptait 143 citernes. Stockées à Bamako, ces bouffés d’air profitent rarement à la population. Car l’usage du carburant suit un ordre de priorité strict : infrastructures énergétiques, besoins de l’armée puis distribution civile.
Parmi les chauffeurs maliens, la méfiance envers la presse est de rigueur. Car les relations entre Abidjan et Bamako ne sont plus au beau fixe depuis que le Mali est gouverné par un régime de transition militaire (2020). S’affairant sur un échappement percé, Seydou, chauffeur de 27 ans, et Baba, son apprenti âgés de quinze ans seulement, acceptent de raconter. « Bien sûr que s’il y avait le choix je ferai autre chose. Mais mon père est décédé, ma mère est seule et c’est un emploi qui paie », explique Seydou. Fumant sa cigarette à quelques mètres de la citerne, ce dernier dit être payé entre 200 000 et 300 000 francs CFA (300 à 450 euros) par mois selon l’activité. Avec le blocage, une prime au courage est parfois allouée par certains employeurs. Pour ce chauffeur, le bonus est de l’ordre de 50 000 francs (75 euros).
Un camion-citerne malien arrêté sur le bas-côté pour réparation. Côte d’Ivoire. 2025 ©Hadrien Degiorgi
« Quand on s’en va vers Bamako, on voit des hélicoptères depuis notre fenêtre », raconte-t-il, évoquant la présence d’éléments « russes ». Avant de cheminer à nouveau vers la frontière, Seydou observe, empreint d’une courageuse résignation : « c’est vrai, beaucoup ont renoncé, mais on va faire comment ? »

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