ENTRETIEN. Le président du Sanaa Center for Strategic Studies, Maged al-Madhaji, explique comment les rebelles yéménites alliés à l’Iran sont en mesure de perturber les flux énergétiques en mer Rouge.
C’est un rebondissement inattendu dans la guerre qui enflamme le Moyen-Orient. Près d’un mois après le début des bombardements américano-israéliens en Iran, les rebelles yéménites Houthis ont revendiqué samedi 28 mars leur première attaque contre Israël. L’entrée en guerre de ce groupe allié à la République islamique est d’autant plus surprenante que ce membre de l’« Axe de la résistance » pro-iranien – l’alliance de groupes paramilitaires non étatiques antiaméricains et anti-israéliens façonnée par l’Iran pendant près de quarante ans – était resté relativement discret depuis le début de la guerre le 28 février dernier.
Président cofondateur du Sanaa Center for Strategic Studies, un centre de réflexion indépendant fondé en 2014 à Aden, dans le sud-ouest du Yémen, Maged al-Madhaji est l’un des meilleurs experts du pays. Dans une interview au Point, ce politologue et militant des droits de l’Homme yéménite décrypte les raisons qui ont poussé les Houthis à se joindre au combat aux côtés de l’Iran.
Le Point : Êtes-vous surpris que les Houthis aient finalement décidé d’entrer en guerre en frappant Israël ?
Maged al-Madhaji : Pas du tout. Cette réaction était attendue dès le départ. La question était étroitement liée à ce que l’on considère comme la « gestion opérationnelle » de l’« Axe de la résistance », largement dirigée par le Corps des gardiens de la révolution islamique. S’il existe effectivement des divergences de calcul entre les différentes composantes du mouvement houthiste, la décision finale revient en dernier ressort à la direction, en l’occurrence Abdul-Malik al-Houthi. Ce dernier demeure idéologiquement engagé et profondément aligné avec le conflit dans sa dimension djihadiste.
Comment expliquez-vous que les Houthis aient attendu un mois avant de se lancer dans la bataille ?
Cela peut être compris comme faisant partie d’une approche délibérée de l’axe visant à soutenir et à gérer le rythme de l’engagement des Houthis. Le moment de leur intervention semble lié à deux facteurs clés.
Tout d’abord, la pression croissante exercée sur Téhéran, tant sur ses capacités militaires que sur le Hezbollah. Ensuite, la probabilité grandissante d’une évolution militaire plus large, incluant d’éventuelles opérations terrestres et des efforts pour neutraliser la pression iranienne dans le détroit d’Ormuz.
Quel est selon vous l’objectif de guerre des Houthis ?
Dans ce contexte, l’activation du front houthiste vise à générer une pression supplémentaire en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb, ainsi que sur Israël à plusieurs niveaux. Cette intervention remplit simultanément plusieurs objectifs. Premièrement, elle envoie un message clair : l’axe conserve la capacité d’élargir le champ du conflit. Deuxièmement, elle crée une pression concrète sur l’allocation des ressources militaires, tant pour Israël que pour les États-Unis, en ajoutant une nouvelle contrainte opérationnelle. Troisièmement, elle signale un risque accru de perturbation des flux commerciaux et énergétiques mondiaux – en particulier à mesure que la menace s’étend à la mer Rouge, qui reste un débouché crucial pour les exportations pétrolières du Golfe via le corridor de Yanbu.
La relation [des Houthis avec Téhéran] n’est pas identique à celle avec Hezbollah, mais elle reste organique et profondément imbriquée.
En définitive, cette initiative reflète à la fois une nécessité fonctionnelle liée aux négociations, une tentative de mettre à l’épreuve les systèmes défensifs et offensifs israéliens et américains, ainsi qu’un avertissement quant à un possible nouveau choc pour l’économie mondiale via le ciblage des routes énergétiques en mer Rouge.
Les Houthis seraient-ils selon vous capable de bloquer le détroit de Bab el-Mandeb ?
Oui, ils ont effectivement la capacité de perturber de manière significative – et potentiellement de bloquer – le détroit de Bab el-Mandeb. Tant que les Houthis maintiennent une présence le long de la côte ouest du Yémen et sur les îles adjacentes, ils peuvent représenter une menace sérieuse pour le trafic maritime. Même avec des moyens relativement simples – tels que des mines navales, des navires de surface sans équipage, des drones, des vedettes rapides d’attaque et des systèmes de missiles antinavires – ils sont capables de créer un environnement à haut risque pour les navires en transit. Cette situation est susceptible de perdurer, à moins qu’une opération terrestre significative le long du littoral ne soit menée pour les repousser hors de ces positions stratégiques.
Les Houthis ont-ils réellement la capacité de frapper Israël, en sachant que la plupart de leurs tirs de missiles balistiques après le 7 octobre 2023 ont été interceptés par la défense antiaérienne israélienne ?
L’importance des actions des Houthis contre Israël ne réside pas principalement dans leur capacité à infliger des dommages directs par des missiles ou des drones. En effet, la distance géographique entre le Yémen et Israël limite leur capacité à produire un impact direct significatif.
Cependant, leur rôle est important à d’autres égards. Premièrement, ils contribuent à saturer et à détourner les systèmes de défense aérienne israéliens, ce qui peut créer des ouvertures pour que l’Iran et le Hezbollah mènent des frappes plus efficaces. Deuxièmement, ils accroissent la pression économique sur Israël en ciblant le port d’Eilat, perturbant ainsi un débouché maritime important. Troisièmement, ils imposent une contrainte opérationnelle en obligeant Israël à détourner une partie de ses ressources militaires – initialement destinées à l’Iran et au Hezbollah – vers le front yéménite, ce qui constitue une évolution défavorable pour Tel-Aviv.
En outre, la menace plus large pesant sur les flux énergétiques et la perturbation potentielle des routes maritimes en mer Rouge génèrent une pression internationale, qui se traduit indirectement par une contrainte supplémentaire pour Israël.
À quel point les Houthis obéissent-ils à la République islamique d’Iran ?
La relation n’est pas identique à celle du Hezbollah, mais elle reste organique et profondément imbriquée. Les Houthis et l’Iran ne s’alignent pas entièrement sur le plan doctrinal : bien que les Houthis appartiennent globalement à la sphère chiite, ils ne sont pas duodécimains, ce qui crée un cadre distinct pour leur relation avec Téhéran.
Ils ne suivent pas le guide suprême dans le même sens religieux direct que le Hezbollah. Cependant, cette distinction n’enlève rien au fait que l’État iranien a été déterminant dans l’émergence et le développement du mouvement Houthi – sur le plan politique, militaire et en matière de structures de sécurité.
Les Houthis se sont engagés dans un conflit pour lequel ils n’ont aucun intérêt national direct.
Au niveau stratégique, le mouvement ne prend pas de décisions majeures sans une consultation approfondie avec Téhéran. Bien que les Houthis conservent un certain espace de manœuvre, notamment pour gérer les priorités domestiques, leur marge d’action indépendante sur les questions régionales plus larges reste limitée.
L’entrée en guerre des Houthis correspond-elle à un ordre venu de Téhéran ?
En matière de décisions stratégiques – en particulier celles liées à la guerre et à la paix –, il est très peu probable que de telles décisions soient prises sans l’implication directe de l’Iran. Les développements récents confirment cette évaluation : les Houthis se sont engagés dans un conflit pour lequel ils n’ont aucun intérêt national direct, du moins au-delà du cadre idéologique.
Même le récit de la « défense directe de la Palestine » n’est pas fondé matériellement dans la dynamique actuelle du conflit. Par conséquent, on peut dire que les Houthis sont stratégiquement très proches de Téhéran. Leur participation à cette confrontation reflète largement les intérêts iraniens et répond aux besoins stratégiques plus larges de Téhéran.
Peut‑on dire que les Houthis ont désormais remplacé le Hezbollah comme principal atout de la République islamique à l’étranger ?
Il ne serait pas exact de décrire les Houthis comme un remplacement du Hezbollah, qui reste une extension directe du Corps des gardiens de la révolution islamique, alors que les Houthis ne le sont pas. Ces derniers constituent plutôt un allié stratégique des pasdarans, avec des intérêts profonds et convergents.
Cependant, on peut soutenir qu’ils deviennent de plus en plus l’atout stratégique régional le plus important de l’Iran – probablement le plus résilient et le plus capable d’exercer un impact étendu. Ils ont aujourd’hui la capacité de menacer le Golfe ainsi que le détroit de Bab el-Mandeb. Dans ce sens, la valeur stratégique ajoutée des Houthis est nettement plus élevée. C’est une réalité comprise par les Houthis eux-mêmes, par l’Iran, et de plus en plus par la communauté internationale.
Comment les opérations militaires précédentes menées par les États-Unis et Israël contre les Houthis ont-elles affecté le mouvement ?
On peut soutenir que la plupart des actions militaires américaines et israéliennes – qu’elles ciblent des infrastructures militaires ou à double usage – ont eu un impact significatif sur les Houthis, quoique réversible. Maintenant, en dépit des multiples campagnes intensives des États-Unis et d’Israël, menées contre eux au cours de l’année écoulée, l’Iran a réussi à considérablement augmenter le volume et la sophistication des transferts d’armes vers le groupe.
Cela a été facilité en partie par l’absence de surveillance maritime soutenue et efficace le long de la côte yéménite, suite à la réduction du contrôle naval précédemment assuré par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. En conséquence, les Houthis ont pu compenser une grande partie des dégâts causés par les frappes américaines et israéliennes. Néanmoins, il faut ajouter que les opérations ciblant la haute direction politique et sécuritaire du mouvement ont eu un effet plus profond et durable sur les structures décisionnelles au sein du mouvement.
Dès lors, les États-Unis et leurs alliés peuvent-ils réellement contrer les Houthis ?
Sans un effort terrestre local parallèle capable de réduire la capacité des Houthis à gouverner et à maintenir leurs opérations militaires, de telles approches basées sur des frappes ne produiront qu’une perturbation temporaire ou une diminution à court terme des capacités. Tant que les réseaux d’approvisionnement et de contrebande restent actifs, les Houthis continueront à régénérer leurs capacités. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que les Houthis, en coordination avec l’Iran, ont localisé des éléments de production de missiles et militaires, ce qui leur donne une capacité plus directe à compenser leurs pertes.
De plus, ils ont élargi leurs liens externes, en s’engageant avec d’autres acteurs qui les considèrent comme un partenaire relativement peu coûteux pour défier l’influence occidentale dans cette région stratégiquement vitale. Par conséquent, relever le défi houthiste nécessite un type d’approche militaire différent – qui dépasse les frappes aériennes et les assassinats ciblés – qui implique plutôt un effort militaire crédible, ancré localement et soutenu par des partenaires internationaux, comme l’ont appelé à plusieurs reprises les acteurs anti-Houthis présents sur le terrain.

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