Face au chaos mondial, la ministre déléguée aux Armées, esquissant les contours d’un « état d’alerte national », appelle l’armée française à s’adapter aux nouveaux enjeux de défense.
Combien de fois Alice Rufo a-t-elle parcouru le globe, d’abord au côté de François Hollande, puis dans les bagages d’Emmanuel Macron ? Ministre déléguée aux Armées depuis bientôt six mois, diplomate de formation et ex-directrice générale des relations internationales et de la stratégie à l’Hôtel de Brienne, cette quarantenaire volubile qui a passé dix ans à l’Élysée connaît par cœur la scénographie des sommets internationaux ou le jargon des généraux cinq étoiles.
L’énarque, qui a assisté à des rencontres officielles avec tous les dirigeants de la planète, de Donald Trump à Xi Jinping, peut parler des heures du chantier du gouvernement sur l’économie de guerre, et raconte avec humour la façon avec laquelle il a fallu, au départ, aller chercher des financements de manière totalement artisanale pour relancer la production de poudre, ponctuant ses explications passionnées de grands gestes et d’éclats de rire. « C’était un peu comme pendant la crise sanitaire, quand il a fallu chercher des masques et des écouvillons. Lancer un terme comme “économie de guerre” en temps de paix, ce n’est pas toujours audible, pas toujours facile à comprendre, nous dit-elle. D’ailleurs, le Premier ministre réfléchit beaucoup à la manière de qualifier la période que l’on traverse, cette zone grise entre paix et guerre. C’est la raison pour laquelle il va lancer le volet normatif, qui vient compléter celui sur les financements, pour adapter notre droit à l’impératif de souveraineté nationale. Cela correspond à ce que l’on appelle “l’état d’alerte nationale”. »
L’ex-prof de Gabriel Attal
Techno mais bonne communicante, incollable dans son secteur, Alice Rufo s’impose comme un rouage indispensable de l’équipe de Sébastien Lecornu, dont elle est proche. « Ils s’adorent, confirme un proche de l’occupant de Matignon. Alice est une brute, une belle machine. » Au risque de faire de l’ombre à sa ministre de tutelle, Catherine Vautrin ? La numéro deux déjoue le piège. « La ministre aura un rôle prédominant au Parlement dans le débat parlementaire sur l’actualisation de la loi de programmation militaire. » Du reste, il est peu probable que cette figure montante nourrisse des ambitions politiques au-delà de sa mission gouvernementale. « J’ai fait beaucoup de campagnes et je ne suis pas vraiment un chat noir, si l’on regarde ceux que j’ai soutenus (rires). Je ne suis pas une non-politique mais, ce qui m’intéresse, c’est de faire monter une nouvelle génération qui valorise l’expertise. » Celle qui a manifesté en 2002 contre le Front national se verrait bien reprendre l’enseignement. Elle glisse avec malice : « Gabriel Attal était mon élève quand je donnais des cours à Sciences Po ! ».
Le Point : Après le choc de la guerre en Ukraine, le conflit en Iran bouscule à nouveau les doctrines militaires. Quels sont les premiers enseignements que vous tirez de cette guerre ?
Alice Rufo : C’est, à ce stade, une guerre des flux. L’énergie, l’information, les voies de circulation maritime, les routes, les ponts sont des flux qu’on utilise pour vivre et fonctionner dans la société. On voit, sur les théâtres de conflit, qu’ils sont utilisés comme des outils stratégiques, des éléments de guerre. À cela s’ajoute une bataille pour la maîtrise du passage, ou du déni d’accès, à Ormuz ou ailleurs. Ces stratégies ont été théorisées y compris par mon homologue américain Elbridge Colby [sous-secrétaire américain à la politique de Défense, NDLR] dans son livre The Strategy of denial. On voit qu’il s’agit de menacer l’adversaire d’une punition sur ses points vulnérables. Si la Russie le pratique déjà en Ukraine et que la Chine peut l’envisager à Taïwan, cette approche est devenue une modalité normale de la guerre, y compris pour les grandes puissances, sans respect pour le droit international.
Il ne faut pas oublier la guerre de demain : après les drones, il y aura le quantique, l’IA, le spatial, les fonds marins.
Un autre enseignement que je retiens est l’accélération de la robotisation de la guerre. On le voit aussi en Ukraine où le conflit n’est plus ce qu’il était à ses débuts, une guerre d’attrition avec de l’artillerie et des moyens rustiques. Depuis un an, on voit comment les drones se sont imposés dans la killzone, où ils saturent les défenses aériennes. Face à des drones peu coûteux, l’usage de moyens très onéreux n’est pas économiquement soutenable. Il faut donc s’adapter.
L’Iran vous surprend-il par sa capacité de résistance ?
Le Dôme de fer marche quand même très bien, même si certains drones et missiles parviennent à le franchir. Ce qui me surprend, c’est l’absence de stratégie américaine claire. Les États-Unis ont des options militaires robustes, fournies par des professionnels du Pentagone, mais si les objectifs stratégiques ne sont pas bien définis, même avec les meilleures forces et le meilleur renseignement, ça ne suffit pas. C’est la stratégie qui est décisive.
Au début de la guerre en Ukraine, le général Burkhard m’avait dit cette phrase, qui m’est restée : « En période de guerre, les chefs de guerre, ce sont les chefs d’État ». C’est Volodymyr Zelensky en Ukraine, Vladimir Poutine en Russie, Donald Trump aux États-Unis. Côté iranien, malgré la désorganisation de la chaîne de commandement, ils arrivent à avoir des actions coordonnées. Cela montre qu’ils se préparent à cette guerre asymétrique depuis des décennies. C’est un régime construit sur la guerre contre les États-Unis et Israël.
Il y a une forme d’“inconfiance” des Européens en leur propre puissance.
Notre posture défensive pourrait-elle évoluer en cas de réel choc pétrolier ?
Si les infrastructures de production dans le Golfe étaient lourdement touchées, le conflit changerait encore de dimension. C’est le sens de l’exigence européenne pour un moratoire sur les infrastructures civiles et énergétiques. La situation est très volatile, mais nous ne sommes pas dans une situation où nous devons nous priver d’approvisionnement à long terme ; les pays du Golfe sont nos partenaires.
La Russie ne profite-t-elle pas du chaos au Moyen-Orient ?
C’est une crainte, en effet. Le prix du pétrole enrichit la Russie et une ambiguïté américaine commence à poindre sur la levée des sanctions. La concentration des moyens américains au Moyen-Orient n’est pas désagréable pour la Russie, qui reste présente en Atlantique, en Arctique et dans le Pacifique. Puis il y a aussi la guerre informationnelle. Quand la Russie se pose en défenseur du droit international, c’est bien entendu faux et honteux mais cela fonctionne auprès de nombreux pays qui n’ont pas la même lecture que nous de la guerre en Ukraine. Face à nos adversaires, nous avons les moyens de faire face, à condition de changer d’état d’esprit. Il y a une forme d’« inconfiance » des Européens en leur propre puissance. On peut avoir la meilleure armée, si l’on n’a pas pensé la guerre et convaincu la population, on ne gagne pas. La Russie a une résilience forcée par la dictature. Il faut créer les conditions d’une plus forte résilience des sociétés démocratiques.
C’est la question qui se pose dans toutes les démocraties : comment construire cette résilience face à des dictatures ou des régimes autoritaires de plus en plus offensifs ?
Ce n’est pas qu’une question pour le gouvernement seulement. C’est une bataille culturelle. Nous sommes tous responsables. Le patriotisme n’est pas un gros mot, contrairement au nationalisme guerrier. On a peut-être laissé le discours patriotique à des forces politiques qui ne l’étaient pas tant que ça, au regard de leur complaisance avec la Russie.
Récemment, Poutine a envoyé près de 1 000 drones en une journée sur l’Ukraine. Est-ce cela la guerre moderne ? La France a-t-elle les moyens d’abattre 1 000 drones par jour ?
On développe en ce moment des systèmes de lutte antidrones très efficaces : brouillage, neutralisation, champs électromagnétiques ou systèmes d’interception à bas coût. La technologie avance très vite. Mais il ne faut pas oublier la guerre de demain : après les drones, il y aura le quantique, l’intelligence artificielle, le spatial, les fonds marins. L’anticipation est la clé. On a accéléré sur les drones et la protection antimissile, mais il faut tenir bon sur les nouveaux domaines de conflictualité lancés dans la Loi de programmation militaire (LPM) en 2023.
La France a-t-elle raté la marche des drones ?
Nous avons fait un état des lieux l’été dernier et nous avons conclu qu’il fallait accélérer. D’où le fait qu’il y a beaucoup de financements sur ce sujet, dans la surmarche de la loi de finances initiale de 2026 et dans l’actualisation de la LPM qui sera présentée tout prochainement au Parlement. On sait dans quels domaines on doit accélérer.
Est-ce que vous saluez une forme d’unité nationale de la part des forces politiques sur l’effort de guerre et le réarmement ?
Il y a, chez certains, un double discours : ils adoptent des postures au Parlement en faveur de plus de moyens pour nos armées sans en tirer les conclusions dans le reste de leurs positions. Par exemple, ils bloquent le financement à l’Ukraine qui nous permet de faire plus pour notre propre défense, et, en même temps, ils disent qu’il faut faire plus pour la défense de l’Europe. Ce n’est pas cohérent : on ne peut pas soutenir la défense sans cohérence budgétaire. Si vous augmentez toutes les dépenses, vous ne pouvez pas soutenir l’augmentation de l’effort de défense. C’est un tout et c’est cette cohérence qui nous aura permis de doubler le -budget de la Défense en dix ans. C’est évidemment une équation qui sera discutée lors de la campagne présidentielle

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