Les 14 et 15 mai prochains, la grande salle de l’Opéra de Tunis s’apprêtera à accueillir l’une des œuvres les plus bouleversantes du répertoire baroque mondial. « Didon & Énée » de Henry Purcell, production inédite réunissant artistes tunisiens et français, investira la scène carthaginoise avec une cinquantaine d’interprètes, dans une création qui mêle musique ancienne, danse contemporaine et théâtre lyrique. Une façon singulière, pour l’Opéra de Tunis, de revendiquer sa place dans les échanges artistiques internationaux tout en ancrant cette tragédie millénaire sur la terre même qui lui a servi de berceau.
Carthage, berceau d’une tragédie universelle
Il y a quelque chose de vertigineux à voir cet opéra se jouer à Tunis. L’histoire de Didon, reine fondatrice de Carthage, amoureuse d’Énée, prince troyen destiné par les dieux à bâtir Rome, n’est pas un mythe abstrait sur ces rivages. C’est une mémoire enfouie dans la terre même du pays. Quand la voix de Didon s’élèvera pour entonner son célèbre lamento — « Souviens-toi de moi, mais oublie mon destin » —, ce sera bien plus qu’une aria baroque : ce sera une résurgence.
Purcell composa son chef-d’œuvre vers 1689, s’inspirant de L’Énéide de Virgile. En moins d’une heure dix, il condense l’essentiel d’une passion condamnée : la rencontre, le serment, la trahison des dieux, et finalement l’abandon. Préférant la mort à la soumission, Didon offre à l’opéra l’un de ses moments les plus poignants. Trois siècles plus tard, cette œuvre reste l’une des plus interprétées et réinventées du répertoire baroque mondial, justement parce qu’elle touche à quelque chose d’irréductible dans la condition humaine.
Le fait que cette nouvelle création soit présentée à Tunis — ville héritière de Carthage — confère à la représentation une dimension symbolique que les concepteurs du spectacle ont visiblement voulu souligner. L’Opéra de Tunis ne se contente pas d’accueillir une production étrangère : il s’en empare, la réinvestit, en fait une œuvre collective portée en grande partie par ses propres artistes.
Une production internationale ancrée dans le talent tunisien
La distribution révèle les ambitions de ce projet. Si la direction musicale est confiée au chef d’orchestre français Stéphane Fuget, qui dirigera l’Ensemble Les Épopées — formation spécialisée dans le répertoire baroque —, la scène sera majoritairement occupée par des artistes tunisiens. Nesrine Mahbouli incarnera Didon lors des deux représentations, tandis que le rôle d’Énée sera tenu par Haythem Hadhiri le 14 mai et par Khalil Saied le 15 mai. La soprano française Claire Lefilliâtre viendra compléter cette distribution en tant qu’artiste invitée.
Autour de ces solistes, ce sont près d’une cinquantaine d’interprètes qui prendront part au spectacle : musiciens de l’Orchestre de Tunis, danseurs du Ballet de l’Opéra, chanteurs du Chœur de l’Opéra. Ce dialogue entre musiciens baroques français et artistes tunisiens constitue l’un des paris artistiques les plus ambitieux de cette production, cherchant à tisser un pont entre deux traditions musicales distinctes sans effacer la spécificité de l’une ou de l’autre.
La mise en scène et la chorégraphie ont été confiées au chorégraphe libanais Omar Rajeh, dont la démarche artistique est ancrée dans le dialogue entre cultures méditerranéennes. Sa présence à la tête de ce projet illustre une volonté de dépasser les frontières nationales tout en maintenant une sensibilité régionale. Le spectacle, selon les informations relayées par Le Quotidien, se présente comme une création contemporaine, loin d’une simple reconstitution historique, cherchant à faire résonner le mythe dans une forme scénique actuelle.
Des partenariats institutionnels structurants
La production a bénéficié du soutien du ministère des Affaires culturelles tunisien, ce qui témoigne d’une volonté institutionnelle d’accompagner ce type de projets d’envergure. Elle a également été réalisée en partenariat avec la Fondation Orange, l’Institut Français de Tunisie et l’Institut Français, des acteurs qui contribuent régulièrement à la circulation des œuvres entre la France et la Tunisie. Ce soutien croisé, public et privé, franco-tunisien, reflète la nature hybride d’une production qui refuse de choisir entre identités culturelles.
L’Opéra de Tunis, scène d’ambitions grandissantes
Cette création s’inscrit dans une dynamique que l’Opéra de Tunis cultive depuis plusieurs années : celle d’enchaîner les grandes productions lyriques et chorégraphiques pour affirmer le rayonnement de la scène tunisienne au-delà des frontières. Loin des productions de façade, l’institution semble vouloir construire un projet artistique durable, capable d’attirer des collaborations internationales de haut niveau tout en valorisant les talents locaux.
Présenter « Didon & Énée » en avant-première, avec une telle mobilisation d’artistes et d’institutions partenaires, marque une étape supplémentaire dans cette trajectoire. L’œuvre de Purcell, par sa brièveté et son intensité dramatique, constitue un vecteur idéal pour toucher un public large, initié ou non au répertoire baroque. Sa durée — un peu plus d’une heure — la rend accessible, tandis que la profondeur de son livret et la sophistication de sa musique en font une expérience artistique exigeante.
Le choix de proposer deux représentations consécutives, le 14 et le 15 mai à 19h30, avec deux distributions différentes pour le rôle d’Énée, ajoute une dimension supplémentaire à l’événement : chaque soirée sera unique, offrant au public la possibilité de percevoir les variations d’interprétation d’une même partition. Ce dispositif, courant dans les grandes maisons d’opéra mondiales, témoigne d’une maturité de production qui mérite d’être soulignée.
Un mythe fondateur au cœur de la Méditerranée
Ce qui rend cette production particulièrement singulière, c’est la géographie symbolique qu’elle convoque. Entre Carthage et Rome, entre le monde punique et le monde latin, entre orient et occident méditerranéen, « Didon & Énée » rejoue une partition qui dépasse largement la fiction amoureuse. C’est l’histoire de deux civilisations qui se frôlent, se désirent et se séparent, portées par des destins contraires. Que cet opéra soit monté à Tunis, à quelques kilomètres des ruines de Carthage, avec des artistes tunisiens en tête d’affiche, confère à chaque note une résonance que nul autre lieu au monde ne pourrait reproduire à l’identique.
La musique baroque de Purcell, avec ses chromatismes douloureux et ses lignes vocales suspendues, a traversé trois siècles sans perdre de son pouvoir d’évocation. Sur la scène du Théâtre de l’Opéra de Tunis, portée par des voix qui connaissent intimement ce territoire, elle retrouvera peut-être quelque chose de sa source première.
