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Ennahdha, Gramsci et le prix de l’abandon idéologique

- Politique
8 mai 2026
politique tunisie - Tunisia Times

Un ouvrage académique publié en 2025 chez I.B. Tauris rouvre un dossier que beaucoup croyaient clos : celui du projet politique islamiste tunisien, de ses ambitions initiales, de ses fractures internes et de sa contribution involontaire au retour de l’autoritarisme qu’il avait passé des décennies à combattre. Rethinking Islamic Politics in Tunisia, signé par Fabio Merone et Francesco Cavatorta, ne se contente pas de revisiter l’histoire d’Ennahdha — il la dissèque avec un outil analytique aussi inattendu que redoutable : la pensée gramscienne.

La da’wa comme instrument politique, décryptée par Gramsci

Le choix théorique des deux auteurs interpelle d’emblée. Mobiliser Antonio Gramsci — penseur marxiste italien, théoricien de l’hégémonie culturelle — pour analyser l’islamisme tunisien relève d’un pari intellectuel qui aurait pu sembler forcé. Il s’avère, à la lecture, particulièrement éclairant. Merone et Cavatorta refusent de traiter l’islamisme et le salafisme comme deux phénomènes radicalement distincts. Ils les lisent comme les deux expressions d’un même projet contre-hégémonique : remodeler la société tunisienne en profondeur, bien avant de prendre le pouvoir par les urnes.

Le concept central de leur démonstration est la da’wa — la prédication et l’appel à l’islam — qu’ils débarrassent de toute lecture purement spirituelle pour la restituer dans sa dimension proprement politique. Selon cette grille de lecture, la da’wa n’est pas le débordement de la foi sur la sphère publique : c’est un mécanisme d’organisation sociale délibéré, comparable à ce que Gramsci appelait la « guerre de position ». Occuper lentement la société civile, tisser des réseaux de solidarité, diffuser un discours alternatif — avant que la prise du pouvoir institutionnel ne devienne seulement envisageable.

Le Mouvement de tendance islamiste, futur Ennahdha, s’y est attelé dès les années 1970 selon une séquence en trois temps : construction d’un contre-discours face à la modernité bourgibienne imposée par décret, mobilisation socioreligieuse dans les quartiers, puis structuration en organisation politico-religieuse. Des décennies de cercles d’étude, de sermons de mosquée et de réseaux de proximité — pendant que l’État tunisien confondait modernisation et répression. Ce que les auteurs soulignent avec une certaine ironie : Ennahdha avait appliqué la méthode gramscienne avant même d’en connaître le nom.

2011, ou la victoire qui contient les germes de l’échec

La révolution de 2011 consacre le projet. Ennahdha sort de l’ombre, remporte les premières élections constituantes libres de l’histoire tunisienne et intègre le gouvernement. La guerre de position s’est conclue par une victoire électorale incontestable. Mais c’est précisément à ce moment que les lignes de faille internes, longtemps comprimées par des années de clandestinité et de répression, se font jour.

Merone et Cavatorta identifient une contradiction centrale : entre une direction désireuse d’incarner la respectabilité démocratique et une gestion institutionnelle du pouvoir, et une base militante qui entendait poursuivre la transformation sociale, concrétiser l’idéologie, continuer la da’wa. Deux visions de la légitimité, deux rythmes d’action, deux projets — coexistant dans le même parti sans jamais parvenir à une synthèse.

La décision de 2016 tranche ce conflit interne de manière brutale : Ennahdha se revendique officiellement « parti de démocrates musulmans », renonce formellement à toute mobilisation socioreligieuse et se repositionne comme force libérale de gestion du pouvoir. Les auteurs qualifient ce virage de « post-islamiste » et « post-idéologique ». Ce que cette formulation académique recouvre, dans les faits, est une rupture avec les fondements mêmes qui avaient permis au mouvement de construire son ancrage populaire sur plusieurs générations.

Le vide laissé, et ceux qui s’y sont précipités

C’est ici que l’analyse prend une dimension particulièrement saisissante. En se retirant progressivement du terrain sociétal pour investir les antichambres ministérielles, Ennahdha a abandonné un espace que d’autres se sont empressés d’occuper. Ansar Al-Charia, mouvement salafiste radical, s’est déployé dans les quartiers populaires de Tunis, de Sfax et des banlieues délaissées avec précisément les outils qu’Ennahdha délaissait : les cercles d’étude, la présence concrète, la parole adressée directement aux jeunes en rupture avec les institutions.

La dynamique est d’une logique implacable : plus le grand parti islamiste se modérait, plus le salafisme radical récupérait le terrain libéré, radicalisant une jeunesse que ni l’État ni Ennahdha ne regardaient plus. Les auteurs établissent un parallèle avec les partis socialistes européens qui, en embrassant la social-démocratie institutionnelle, ont cédé leur flanc gauche aux courants communistes puis aux mouvements radicaux. La modération, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un ancrage social maintenu, produit ses propres contestataires.

Ansar Al-Charia disparaît dans la répression qui suit les assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013. Mais son passage marque durablement la psychologie collective tunisienne : la peur diffuse, la méfiance envers les formations islamistes, la demande sécuritaire croissante — autant de conditions que le politique saura exploiter par la suite.

La démocratie, victime d’une stratégie sans ancrage

Rory McCarthy, professeur à l’université de Durham et recenseur de l’ouvrage, formule le bilan avec une netteté qui ne laisse pas de place à l’ambiguïté : la transition tunisienne a sombré dans un autoritarisme populiste. Les dirigeants pragmatiques d’Ennahdha qui avaient conduit le tournant post-idéologique se retrouvent aujourd’hui en prison — aux côtés de dissidents venus de tout l’échiquier politique.

L’enseignement central que livre le livre est à la fois simple et vertigineux : le projet islamiste tunisien n’a pas échoué faute d’avoir voulu la démocratie. Il a échoué faute d’avoir su la défendre avec les moyens qui lui étaient propres. En se coupant de son socle militant et de son réseau social pour miser sur une gestion politique de façade, Ennahdha a perdu simultanément sa légitimité idéologique et sa capacité de mobilisation populaire. Or, sans cette capacité de mobilisation, aucun système démocratique ne résiste durablement à un exécutif résolu à concentrer le pouvoir.

Le paradoxe historique qu’esquissent Merone et Cavatorta est d’une rare cruauté : un mouvement né dans la résistance à l’autoritarisme d’État, qui avait survécu à des décennies de répression, a finalement contribué — par ses abandons successifs et ses calculs à court terme — à préparer le terrain au retour de la logique autoritaire qu’il s’était donné pour mission d’effacer. Gramsci, dans ses Cahiers de prison, avait posé l’avertissement en termes clairs : la guerre de position suppose une constance idéologique sans compromis majeur. Céder le terrain sociétal pour les délices du pouvoir institutionnel, c’est laisser l’hégémonie culturelle patiemment construite se dissoudre entre ses propres mains.