ENTRETIEN. Alors que la confrontation entre Donald Trump et l’Iran se joue aussi sur le terrain des récits, Antony Dabila et Alexandre Escudier, du Cevipof, analysent les mutations contemporaines de la guerre informationnelle.
La confrontation entre les États-Unis de Donald Trump et l’Iran ne se joue plus uniquement sur le terrain militaire ou politique. Elle se déploie aussi, et peut-être surtout, dans l’espace informationnel. Les narratifs sont concurrents, mais la visée est la même : chaque camp cherche à imposer sa version des faits et à influencer l’opinion publique, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières.
L’administration Trump promet « la justice à l’américaine » dans des montages mêlant scènes hollywoodiennes et extraits de jeux vidéo. L’Iran humilie Donald Trump avec des vidéos générées par intelligence artificielle qui reprennent l’image des Lego, défiant le président américain sur son propre terrain. Mais cette guerre des perceptions n’est pas sans conséquences. Elle brouille la compréhension du conflit, alimente la polarisation des opinions et peut même influencer les décisions politiques et militaires.
La bataille pour le contrôle du récit devient un enjeu stratégique à part entière, comme l’expliquent au Point Alexandre Escudier, chercheur au Cevipof, et Antony Dabila, chercheur associé au Cevipof et à l’Institut d’Études de Stratégie et de Défense, auteur de L’Echiquier Stratégique : la grammaire de la guerre à travers les âges (Seuil). Ils s’intéressent notamment aux mutations contemporaines des institutions démocratiques.
Le Point : Comment analysez-vous le conflit informationnel entre les États-Unis Donald Trump et l’Iran ?
Alexandre Escudier : On est dans l’accompagnement classique de la rivalité entre puissances au niveau de la guerre d’influence sur les opinions publiques. Les vecteurs peuvent varier d’une situation à l’autre, mais le jeu de la guerre d’influence, lui, reste à peu près toujours le même : il s’agit d’affaiblir le coefficient de mobilisation de puissance de l’État adverse, que la guerre soit manifeste ou latente. Pour cela, il faut s’attaquer aux soutiens sociaux, émotionnels et idéologiques de son régime politique.
Il existe plusieurs façons de procéder. Aujourd’hui, on peut en distinguer trois grandes. La Russie use d’un pouvoir de corrosion des opinions publiques adverses, en brouillant la factualité même de la réalité historique. Il est évident que l’IA générative et le deepfake maximisent cette tendance. La Russie appuie aussi sur des registres de valeurs sociétales présentées comme décadentes dans les démocraties libérales, jusqu’aux modèles familiaux. On voit donc bien une guerre qui porte à la fois sur la corrosion informationnelle et sur la corrosion des formes de vie sociale à valeur normative.
La Chine, elle, fonctionne un peu autrement. Elle relève aussi d’un pouvoir de corrosion, mais d’une autre nature, qu’on pourrait appeler une corrosion catégorielle. Je pense au livre blanc sur la démocratie de 2021. Il y a là une grande opération de relativisation du concept même de démocratie, afin de l’arracher au monopole de la démocratie libérale et de dire : « Il existe d’autres formes de démocratie. » La Chine en serait une, plus participative, plus apte à recruter les compétents et les talents, etc.
Avec l’Iran, c’est différent. La République des mollahs n’est évidemment pas un modèle susceptible de rendre attractive, pour les démocraties libérales, la position adverse. Il faut donc agir ailleurs, en pratiquant une corrosion informationnelle et émotionnelle. D’où la guerre actuellement à l’œuvre, où la culture numérique est utilisée pour appuyer sur les vulnérabilités structurelles des démocraties d’en face, en l’occurrence la démocratie américaine, afin d’alimenter les mécontents avec des contenus à forte charge émotionnelle, rapides, ludiques, viraux. Et le point essentiel, c’est que ce qu’il s’agit ici d’attaquer, c’est le centre de gravité politique de l’État qui fait la guerre à l’Iran.
Ce n’est pas nouveau dans sa structure. Ce qui est nouveau, c’est sa particularité technique : culture numérique, mèmes, IA générative, deepfakes. Mais cela s’appuie toujours sur le même répertoire de la justice : l’agresseur, c’est l’hyperpuissance américaine. Les victimes derrière lesquelles il faut se ranger, pour des raisons de justice humaine planétaire, ce sont les Iraniens. On voit bien que cela rejoue des scènes déjà observées ailleurs, chaque fois qu’il existe une asymétrie entre l’hyperpuissance américaine et le reste du monde.
L’assentiment démocratique devient le véritable centre de gravité du conflit.
Alexandre Escudier, chercheur au Cevipof
Antony Dabila : Dans un monde de communication instantanée d’un bout à l’autre de la planète, l’image et les vecteurs auxquels faisait référence Alexandre Escudier sont mobilisés par les deux camps, aussi bien Trump que les mollahs, mais évidemment de manière très différente. Mais ce qu’on peut noter, c’est que l’Iran s’est pleinement emparé de sa capacité à caresser dans le sens du poil des opinions dans leurs dispositions « pacifistes » et dans leur refus de la guerre. On a vu circuler le message : « Ceci n’est pas notre guerre », évidemment relayé par des influenceurs du côté iranien.
La capacité de l’Iran à communiquer d’une seule voix a été pensée, et constitue un enjeu politique majeur. Une hypothèse s’est imposée dans les médias : celle d’un Iran qui tient. Pourquoi ? Parce qu’il y a peu de voix dissidentes qui sortent d’Iran. Après cinq semaines, l’interprétation dominante est donc que l’Iran est en mesure de fournir cet effort. Est-ce vrai ? Seule la parole officielle l’affirme. Mais le fait notable, c’est que cette voix reste unitaire.
Internet a-t-il nivelé le rapport de force entre petits et grands acteurs en matière de propagande et de communication ? Avec les outils numériques, faut-il encore être une grande puissance pour qu’une propagande soit réellement efficace ?
Alexandre Escudier : Non, et c’est un point essentiel. Il existe un pouvoir de nivellement de l’IA générative. Cela permet, sans être au sommet de la hiérarchie internationale des puissances, de jouer à jeu égal dans la guerre d’influence.
Cela relève sans doute d’une stratégie compensatoire. Ces acteurs savent probablement très bien que, du point de vue géostratégique, leurs faiblesses, notamment dans une guerre de haute intensité, ne leur permettraient pas d’engager le bras de fer sur le terrain classique. Mais leur point d’appui, c’est le fait que leurs adversaires sont des démocraties.
Et c’est essentiel, parce que l’assentiment démocratique, y compris à la guerre, devient alors le véritable centre de gravité du conflit. Ce n’est pas le cas des autocraties. Dans celles-ci, le centre de gravité de la guerre n’est pas l’opinion publique, mais plutôt les équilibres internes d’un appareil autocratique de domination.
Comment les outils les plus récents – IA générative, deepfakes, bots – ont-ils transformé ces stratégies ?
Antony Dabila : Le portefeuille des leviers communicationnels s’est étoffé très rapidement depuis l’apparition de l’IA générative, et cela a accéléré la capacité à rééquilibrer le discours. Le phénomène appelé astroturfing permet de simuler des mouvements d’opinion favorables à telle ou telle cause.
C’est une manière assez efficace de faire passer un message et d’en faire surestimer la prégnance dans le reste de la population. Autrement dit, d’imposer un récit, une vision des choses. Les bots, eux, ne sont pas nouveaux : cela existe depuis au moins une quinzaine d’années. Mais leur alimentation par des discours beaucoup plus structurés qu’auparavant permet d’en tirer bien davantage qu’il y a encore trois ou quatre ans.
Alexandre Escudier : Ce qui est remarquable aussi, c’est la manière dont la stratégie d’influence dissémine les comptes et adapte les contenus selon les pays, de telle sorte qu’on a le sentiment que cela provient d’une base réelle, territoriale, disséminée dans chaque pays. Les contenus varient selon les vulnérabilités démocratiques propres à chacun. Il y a donc une manière de singer l’autochtonie dans sa diffraction territoriale, afin de dissimuler la nature réelle de l’offensive d’influence. Auparavant, on était davantage dans une communication de masse, envoyant un message général. Là, c’est plastique, localisé, adapté cible par cible.
La communication de Donald Trump est très criarde : vidéos de lui-même générées par IA, références à la pop culture, aux séries, aux films. Est-ce que cela produit encore un effet réel sur le public ?
Antony Dabila : Le style de Trump est inhabituel. On voit chez lui une forme de césarisme, de bonapartisme numérique. Et c’est une manière qui, pour l’instant, a permis de remobiliser l’Amérique et de lui donner les moyens d’être à l’offensive. Est-ce efficace ? En tout cas, cela permet de gagner des élections.
Toute la question est de savoir si cette réponse aux ingérences extérieures, comme celle de Trump ou d’autres leaders illibéraux en Europe, ne menace pas à moyen et long terme la démocratie elle-même, dans la mesure où la seule réponse qui semble aujourd’hui disponible est une réponse non démocratique. Les démocraties doivent donc faire preuve de résilience cognitive pour survivre à la crise introduite par les réseaux sociaux et le défi lancé par leurs adversaires autoritaires.
Alexandre Escudier : Sur la question des effets réels sur l’opinion, il faut être prudent. Même les commentateurs qui affirment aujourd’hui que « l’Iran a gagné la guerre mémétique » s’avancent beaucoup. Ils n’en savent rien. On peut mesurer les likes, la viralité. Mais cela ne nous donne pas une mesure de la transformation des attitudes politiques, ni des comportements politiques, par exemple dans les urnes. On n’en sait pas davantage non plus, en termes de mesure, sur la mobilisation de la pop culture symétrique par l’administration Trump.
L’autre point, c’est que le cynisme de la République des mollahs, dans sa guerre d’influence mémétique, est évident, absolu, au sens où elle s’appuie sur le slogan « No Kings » contre le césarisme trumpien. Elle s’engouffre ainsi dans les divisions internes actuellement à l’œuvre aux États-Unis. Quant à Trump, cette forme de propagande pop culture, ce « Rambo 4.0 », renvoie très clairement à des attitudes typiques d’un monde unipolaire, celui de l’hyperpuissance américaine. Or cela suscite, en retour, des affects d’humiliation et de revanche. Et c’est sans doute là une faute stratégique : provoquer de tels affects, c’est une très mauvaise politique si l’on veut l’emporter sur les opinions. Il y a donc probablement là quelque chose d’assez contre-efficace sur la durée.
Même pour l’opinion publique américaine, alors que l’un des enjeux de Donald Trump est de rendre sa guerre acceptable à ses yeux ?
Alexandre Escudier : S’il s’agit de convaincre la base Maga qu’il ne faut pas être isolationniste et que l’on peut obtenir des victoires conformes au désir de nouvelles grandes ambitions américaines, alors oui, c’est probablement sa fonction principale. Mais, du point de vue extérieur, cela prépare aussi des contre-guerres asymétriques, l’émergence de « nouveaux humiliés ». Et donc des problèmes de gestion de la paix internationale qui vont s’accumuler.
Nous sommes désormais arrivés à une situation où Américains et Israéliens ont agi de manière isolée et n’ont recherché des alliés qu’après le déclenchement des opérations. Les États-Unis portent aujourd’hui un discours de la force nue, qui ne peut pas séduire les masses humiliées. Ce que l’on gagne du côté de l’adhésion de la base Maga interne, on risque de le payer très cher en démultiplication des nuisances.
Le résultat, à long terme, c’est une polarisation des opinions, un enfermement dans une bulle cognitive qui ne supporte plus l’avis contraire et s’enferme dans une argumentation circulaire.
Anthony Dabila, chercheur au Cevipof
Quel rôle jouent aujourd’hui les plateformes dans la diffusion et la régulation de ces contenus ?
Antony Dabila : Le principe des réseaux sociaux, c’est celui d’une parole libre, ouverte et égalitaire entre n’importe quel communicant, qu’il soit ministre, chef d’État ou simple citoyen. Mais au-delà de cette promesse, les manipulations algorithmiques destinées à favoriser tel ou tel message sont une réalité concrète. Les données des utilisateurs sont mobilisées pour leur fournir le message le mieux adapté à leurs perceptions et à leurs habitudes, non pas tant pour les convaincre que pour les persuader de changer d’opinion.
Le résultat, à long terme, c’est une polarisation des opinions, un enfermement dans une bulle cognitive qui ne supporte plus l’avis contraire et s’enferme dans une argumentation circulaire. Il y a donc la nature même des réseaux sociaux, qui est polarisante, mais aussi les orientations voulues par leurs concepteurs et leurs gestionnaires. X en donne une bonne illustration.
Il existait auparavant une forme de non-tolérance vis-à-vis d’un certain nombre d’opinions. Aujourd’hui, Musk a fait tomber un certain nombre de barrières qui, selon toute vraisemblance, ont profité aux partisans de Donald Trump. Cela a été efficace en politique intérieure, pour conquérir le pouvoir. Mais ces instruments fondés sur le clash et un humour parfois douteux seront-ils efficaces en politique extérieure ? C’est une question légitime.
On touche là à une autre difficulté : comment contrer ces stratégies de propagande sans basculer dans une forme de censure ?
Antony Dabila : Cela n’a rien d’inédit. Chaque émergence d’un nouveau médium entraîne des excès, des usages indirects, qui obligent à inventer des modes de régulation à la fois efficaces et démocratiques. Cela a été le cas pour la radio, pour la télévision, pour les chaînes d’information en continu. C’est aujourd’hui le cas pour Internet. Sauf qu’Internet n’est plus simplement un média de masse : c’est un média utilisé par quasiment toute la population. Il y a donc une véritable urgence démocratique à trouver des solutions.
Alexandre Escudier : Il faut inventer des moyens de rendre visible ce que les stratégies d’influence invisibilisent. Les contenus adaptés aux vulnérabilités des populations ciblées doivent être perçus comme provenant d’acteurs étatiques, et non comme des surgissements spontanés de populations immergées dans leur propre culture ludique et dans leurs affects politiques, comme si ceux-ci étaient entièrement autonomes et non manipulés de l’extérieur. Il y a donc un ensemble de choses à inventer du côté du repérage algorithmique, pour rendre cela visible et pour rendre plus mature la relation que nous entretenons avec ces contenus.
D’autant que ces stratégies exploitent des mécanismes psychologiques très puissants : la peur, la colère, parfois aussi une forme de fierté nationale…
Alexandre Escudier : C’est le problème général du jugement politique, qui n’est jamais délié des émotions, des affects, des passions qui s’enclenchent. Même les positions démocratiques n’en sont pas exemptes. Les guerres d’influence jouent véritablement sur cette charge émotive.
Dans le cas de l’Iran, la guerre mémétique permet de ne plus poser certaines questions : que signifie un Iran accédant à l’arme nucléaire ? Que signifie un Iran organisant l’axe de la résistance, la guerre par proxy, et déstabilisant toute la région ? Non : le sentiment d’injustice de l’agressé face à l’hyperpuissant agresseur tend à dédifférencier toute discussion sur la nature stratégique du problème posé par ce conflit. C’est cela, la puissance des émotions : fermer le débat rationnel sur l’enjeu réel.
Dans la guerre informationnelle à laquelle se livrent aujourd’hui les États-Unis de Donald Trump et l’Iran, voyez-vous des tendances véritablement nouvelles ? Ou bien sommes-nous plutôt à l’acmé de dynamiques déjà à l’œuvre depuis plusieurs années ?
Antony Dabila : Toutes les techniques de manipulation de l’information que nous avons évoquées s’inscrivent dans la continuité et dans l’amplification des « mesures actives » soviétiques de manipulation souterraine de l’opinion : convaincre d’abord les relais d’opinion plutôt que les individus eux-mêmes, tout en masquant l’identité du véritable messager. Internet a permis d’industrialiser cela.
Et ce n’est ni Donald Trump ni l’Iran qui ont mis au point ce processus ni qui l’ont enclenché. Des expériences plutôt bénéfiques, comme la campagne de Barack Obama, et d’autres beaucoup moins positives, s’inspirent des mêmes procédures. Nous ne sommes sans doute qu’à une étape, peut-être appelée à se généraliser dans les cinq ou dix ans qui viennent, avant que l’on bascule vers un nouveau régime médiatique global.
Alexandre Escudier : La singularité du moment actuel, c’est aussi que l’administration Trump – et plus encore la seconde – rend le camp des démocraties beaucoup plus hétérogène, du point de vue des positionnements idéologiques comme de la versatilité stratégique et transactionnelle à l’égard des alliés démocratiques. Cela brouille la donne, parce que la nature des camps est aujourd’hui beaucoup moins claire qu’elle ne l’était auparavant.
Donald Trump montre qu’une puissance longtemps hyperdominante a du mal à sortir des réflexes de l’asymétrie incontestée d’un jeu unipolaire. Elle peine à jouer dans un monde davantage partagé entre plusieurs pôles de puissance. Elle peut donc revenir à un rapport aux autres beaucoup plus coercitif, relançant un nouveau cycle d’affects, qui n’est pas de nature à désescalader.
Du point de vue des alliés, une fois le conflit engagé, ils doivent s’aligner ou courir le risque de passer pour des traîtres, ou pour des ingrats, s’ils formulent la moindre critique contre une stratégie décidée seule par la puissance unipolaire. Et c’est cela qui rend aujourd’hui la coordination entre démocraties particulièrement difficile.

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