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Gabès Cinéma Fen : une 8e édition entre magie et effervescence

- Culture
10 mai 2026
culture tunisie - Tunisia Times

Rentrer de Gabès avec ce sentiment étrange d’avoir traversé quelque chose d’inhabituel — une expérience culturelle dense, sincère, portée par une ville qui s’est livrée sans retenue. La huitième édition de Gabès Cinéma Fen a tenu ses promesses et même davantage, bousculant les formats, repoussant les frontières entre disciplines, et transformant une cité du sud tunisien en véritable laboratoire artistique le temps d’un festival.

Une ville transformée en scène vivante

Ce n’est pas seulement un festival de cinéma que Gabès a accueilli. C’est une occupation douce mais totale de son espace urbain. Musées, centres culturels, maisons d’hôtes, souks, salles de cinéma classiques : chaque lieu a été sollicité, réinvesti, réinterprété. Parmi les sites les plus frappants, les containers El Kazma — rebaptisés pour l’occasion en salles de projection — ont incarné cette capacité du festival à inventer ses propres cadres plutôt qu’à s’adapter aux cadres existants.

La ville elle-même semblait avoir intégré l’événement comme une partie d’elle-même. Les habitants, loin d’être de simples spectateurs passifs, participaient à cette effervescence collective. On courait d’un site à l’autre, d’une projection à une installation, d’un débat à un concert, avec la certitude que cette dispersion géographique était voulue — une manière de faire découvrir Gabès autant qu’elle fait découvrir le cinéma. Les organisateurs avaient visiblement parié sur cette alchimie entre la programmation et le territoire, et ce pari semble avoir été tenu.

L’édition 2026 a franchi une étape supplémentaire dans la structuration du festival en unifiant explicitement ses trois axes fondateurs : le cinéma, la vidéo et la réalité étendue. Plutôt que de traiter ces trois champs comme des sections distinctes, la direction artistique a choisi de les tisser sous une même bannière conceptuelle — celle de l’image en mouvement. Une cohérence éditoriale qui a donné à l’ensemble une lisibilité nouvelle et une ambition accrue.

Une programmation aux multiples strates

Qualifier la programmation de dense serait réducteur. Elle était surtout plurielle, conçue pour parler à des publics radicalement différents sans jamais sacrifier l’exigence. Cinéphiles aguerris, étudiants, enfants, professionnels du secteur, artistes, amateurs éclairés : chaque profil trouvait matière à s’engager, à être surpris, parfois bousculé.

Les thématiques abordées reflétaient des préoccupations contemporaines profondes. L’environnement, la question de l’eau, la gentrification des espaces urbains ou encore l’humour comme forme de résistance politique — autant de fils conducteurs qui traversaient les œuvres projetées et les débats organisés en marge. Ce n’était pas un festival qui regardait le monde de loin : il s’y confrontait.

Les hommages rendus cette année ont mêlé mémoire et transmission. Le festival a su équilibrer références aux classiques et mise en lumière de voix émergentes, permettant des dialogues inattendus entre générations de cinéastes et d’artistes. Cette tension entre patrimoine et innovation constituait l’un des fils les plus stimulants de l’édition.

Des expositions qui marquent

En marge des projections, plusieurs expositions ont enrichi le parcours du festivalier. Celle de Salah Barka, consacrée aux costumes de scène du cinéma tunisien, a offert un regard inédit sur un aspect souvent négligé de la production filmique nationale — la matière, le tissu, le détail vestimentaire comme trace d’une époque et d’une esthétique. Une plongée dans les coulisses de décennies de cinéma tunisien.

L’installation de Najeh Zarbout sur la disparition de l’alfa a, quant à elle, touché à quelque chose de plus intime et de plus douloureux : la perte d’une plante symbole d’un territoire, d’une économie, d’une identité collective. Une œuvre qui résonnait d’autant plus fort à Gabès, ville qui connaît elle-même les cicatrices de bouleversements environnementaux.

Musique, littérature et rencontres insolites

Le festival ne s’est pas cantonné à l’image. La musique y a tenu une place de choix, notamment avec la découverte du duo Jathb, formation qui fusionne transe soufie, traditions ancestrales et compositions électroniques. Une rencontre sonore entre les profondeurs du temps et les textures contemporaines, qui a visiblement marqué le public présent.

La littérature s’est également invitée à travers la présentation de Une enfance à Gabès de Hedi Jaoued, recueil de 101 souvenirs qui constitue autant un document personnel qu’un témoignage sur la mémoire collective d’une ville. Lire Gabès à Gabès, dans le contexte d’un festival qui célèbre cette même ville — il y avait là une mise en abyme particulièrement bien sentie.

Parmi les rencontres les plus inattendues figure celle avec Emna Maaref, jeune diplômée de Sciences Po, oudiste et compositrice de musique électronique. Sa présentation-audition des différents modes d’incantation coranique et de leurs influences croisées a constitué l’un des moments les plus singuliers du festival — une démonstration à la fois érudite, sensible et profondément originale, qui illustrait la capacité de Gabès Cinéma Fen à dénicher des profils rares et à leur offrir une tribune.

Ce que ce festival dit de Gabès

Au-delà de la programmation, ce qui frappe dans cette édition, c’est le rapport entre le festival et sa ville d’accueil. Gabès n’est pas un simple décor : elle est partie prenante du projet. La population locale ne subit pas le festival, elle se l’approprie. Cette adhésion — visible dans les rues, dans les lieux de vie investis, dans les échanges entre habitants et visiteurs venus de Tunis ou de l’étranger — constitue l’une des forces les plus solides de Gabès Cinéma Fen.

Tel que rapporté par La Presse de Tunisie, il est matériellement impossible de couvrir l’intégralité d’un festival aussi éclaté dans l’espace et le temps. Chaque festivalier en revient avec sa propre cartographie, ses propres découvertes, ses propres lacunes assumées. C’est peut-être là la marque des événements qui comptent vraiment : ils débordent, ils excèdent, ils laissent toujours quelque chose à explorer.

Gabès Cinéma Fen a construit, au fil de huit éditions, un modèle culturel qui mérite attention — celui d’un festival ancré dans un territoire spécifique, ouvert sur le monde, exigeant sans être élitiste, festif sans être superficiel. Un modèle que d’autres villes tunisiennes pourraient avoir intérêt à observer de près.