Un an après la chute spectaculaire de Bachar el-Assad, la Syrie s’est trouvé un nouveau visage en la personne d’Ahmed al-Chareh. Cet ancien djihadiste, dont la trajectoire sinueuse l’a mené des rangs de l’État islamique à la tête d’un régime qui se veut nationaliste et pragmatique, incarne aujourd’hui l’espoir d’une stabilité retrouvée pour certains, et une source d’inquiétude persistante pour d’autres.
Pour éclairer cette période charnière, Le Point a interrogé Asiem El Difraoui, politologue spécialiste du monde arabe contemporain. L’auteur de Que sais-je ?, Le Djihadisme (2021), qui publie régulièrement dans la revue Le Grand Continent, décrypte les défis et les paradoxes de cette nouvelle ère syrienne.
Le Point : Pourriez-vous décrire la trajectoire d’Ahmed al-Chareh, cet ancien djihadiste qui incarne aujourd’hui la figure de l’homme providentiel en Syrie ?
Asiem el Difraoui : Ahmed al-Chareh est issu de la classe moyenne damascène. En 2003, pendant la guerre entre les États-Unis et l’Irak de Saddam Hussein, il s’est rendu en Irak pour rejoindre des groupes djihadistes qui combattaient les Américains. Il retourne en Syrie en 2011 à la demande d’Abou Bakr al-Baghdadi, le calife de l’État islamique (EI), pour y diriger une faction locale, le front al-Nosra. Puis Ahmed al-Charaa va s’émanciper de la tutelle de l’EI et de celle d’Al-Qaïda.
Prenant la gouvernance de la province d’Idlib, il va mettre en place une gestion pragmatique, totalement contraire à celle de ses ex-frères d’armes de l’EI. Officiellement, il va se donner une étiquette de nationaliste, et on peut supposer qu’il s’agit d’une réelle résurgence du sentiment nationaliste dans lequel il baignait durant son enfance. Mais surtout, cette étiquette correspond à la demande de la grande majorité de Syriens qui veulent tourner la page de la guerre. Il veut montrer qu’il est là pour tous les Syriens.
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Deux événements sont venus fissurer l’image qu’il voulait donner de leader protecteur de tous les Syriens. D’abord, le massacre de civils alaouites (la minorité dont est issue la famille el-Assad) par des soldats de ses troupes, sur la côte syrienne. Même si ce sont les foulouls – des partisans de l’ancien régime d’Assad – qui ont engagé le conflit armé avec le régime d’Ahmed al-Chareh, et non les Alaouites, la situation a dégénéré.
Ensuite, il y a eu les événements de Soueïda, un gouvernorat du sud du pays où vivent une majorité de Druzes. Une série d’enlèvements a provoqué des affrontements entre Bédouins et Druzes, poussant les troupes de la nouvelle armée syrienne à intervenir. Elles ont massacré des civils druzes. Le massacre n’a été arrêté que par des frappes israéliennes contre le ministère de la Défense à Damas. À la suite de ces frappes, Al-Chareh a fait replier ses troupes. Ces événements ont engendré une énorme méfiance vis-à-vis du gouvernement de transition, toujours vive.
Sur le plan des libertés publiques, peut-on dire qu’il représente une vraie rupture par rapport au temps du régime d’Assad ?
Contrairement à son prédécesseur, al-Chareh ne dispose pas d’un appareil de répression très développé. Là où Bachar el-Assad s’appuyait sur un appareil répressif extrêmement féroce et puissant, avec un personnel nombreux souvent formé par l’Allemagne de l’Est et par la Russie, Al-Chareh n’a rien de tel.
Au contraire, son pari est de plaire à une classe urbaine qui aspire à davantage de libertés et à la prospérité économique. Pour un ancien djihadiste, Al-Chareh affiche une grande tolérance et fait preuve d’un réel pragmatisme : ainsi, aucune femme n’est obligée de se voiler à Damas et sa propre épouse travaille. Il veut aussi rassurer les chrétiens : il a mis le holà quand des attaques ont ciblé des magasins tenus par des chrétiens. Dans ses efforts pour créer une sorte de Parlement représentatif national, il veut y inclure davantage de femmes et de personnes issues des minorités. Les Syriens, dans leur vie quotidienne, vivent une période de liberté relative inédite. Al-Chareh a besoin des bailleurs de fonds occidentaux et du Golfe persique et souhaite leur donner des gages.
Il ne faut pas rêver : on n’aura pas une démocratie à l’occidentale pour bientôt, mais on observe quand même un certain souci de sa part de faire respecter les droits de l’homme. C’est dans les zones rurales que les libertés sont plus resserrées, car le régime ne contrôle pas tout le territoire.
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Un premier défi vient des Druzes, dont on vient de parler, et un deuxième, peut-être encore plus grand, des Kurdes. Ces derniers jouissent d’une administration autonome qui fonctionne bien et constitue donc un contre-modèle crédible au régime d’Al-Chareh. Ils contrôlent le Rojava (le territoire où vivent la plupart des Kurdes, au nord du pays), où se trouvent la plupart des champs de pétrole, mais aussi des villes à majorité arabe comme Raqqa. Au printemps, des pourparlers assez prometteurs avaient eu lieu entre Al-Chareh et les leaders kurdes pour une réintégration dans l’État syrien. Mais ces pourparlers ont volé en éclats avec les incidents de la côte et de Soueïda. Il y a eu des clashs entre Kurdes et les forces du régime à Alep, notamment.
Ensuite, il y a l’ingérence de forces étrangères. D’un côté, les Israéliens qui se posent en protecteurs des Druzes et qui veulent en réalité morceler la Syrie. D’un autre côté, les Turcs, qui soutiennent al-Chareh, ne veulent pas d’une autonomie des Kurdes, car la force politique qui gouverne le Rojava est très proche du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). D’un autre côté encore, il y a les Américains, dont on se demande s’ils vont continuer à soutenir les Kurdes. Si Trump lâchait militairement les Kurdes, cela pourrait pousser les Turcs et le régime d’Al-Chareh à les attaquer, mais ceux-ci sont très bien formés et très bien armés : cela provoquerait un véritable bain de sang.
Enfin, le dernier défi qui se pose à Al-Chareh est la question de sa succession. Comme souvent avec les leaders charismatiques, il n’a pas réussi à installer un dauphin qui ait son charisme et sa légitimité de guerrier. Je ne vois pas qui pourrait lui succéder si Daech parvenait à l’assassiner.

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