À quelques semaines de l’Aïd al-Adha, la question du prix des moutons s’invite au cœur des préoccupations des familles tunisiennes. Imed Ouadhour, président du syndicat régional des agriculteurs de Bizerte et membre de la chambre nationale des éleveurs de bétail, a livré ce vendredi une fourchette de prix que le secteur considère comme acceptable : entre 1300 et 1700 dinars pour un mouton destiné au sacrifice. Des chiffres qui reflètent les réalités d’une filière sous pression, mais qui risquent de peser lourd sur des ménages aux budgets serrés.
Une fourchette tarifaire jugée « raisonnable » par les professionnels
Selon les déclarations rapportées par Tuniscope, Imed Ouadhour a insisté sur le fait que cette tranche de prix n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un calcul précis intégrant l’ensemble des charges supportées par les éleveurs tout au long du cycle de production. Le coût des aliments pour bétail, qui a sensiblement augmenté ces dernières années, pèse directement sur le prix de revient de chaque animal.
Le représentant des éleveurs a également souligné que les moutons proposés dans cette gamme de prix correspondent à des bêtes de qualité satisfaisante, répondant aux critères habituels pour le sacrifice de l’Aïd. Il s’agit généralement d’animaux dont le poids oscille entre 40 et 60 kilogrammes, selon les régions et les races concernées.
Cette communication intervient dans un contexte où les rumeurs et les spéculations sur les prix fleurissent chaque année à l’approche de la fête. Les professionnels du secteur cherchent ainsi à cadrer les attentes des consommateurs tout en défendant la viabilité économique de leurs exploitations. Le message est clair : en deçà de 1300 dinars, les marges deviennent difficiles à maintenir pour un éleveur qui a investi dans l’alimentation, les soins vétérinaires et la gestion de son cheptel.
Des éleveurs sous pression face à la hausse des coûts de production
La filière ovine tunisienne traverse depuis plusieurs années une période de tension structurelle. La flambée des prix des aliments composés, directement liée à la conjoncture internationale et aux difficultés d’approvisionnement, a alourdi les charges des éleveurs de manière significative. Le son, l’orge et les concentrés protéiques, qui constituent la base de l’alimentation des ovins en période d’engraissement, ont connu des hausses successives qui se répercutent inévitablement sur le prix final de l’animal.
À cela s’ajoutent les frais liés à la main-d’œuvre, aux médicaments vétérinaires et au transport jusqu’aux marchés de vente. Certains éleveurs de la région de Bizerte et des gouvernorats limitrophes évoquent également des difficultés d’accès aux subventions et aux intrants agricoles à prix encadrés, ce qui complique davantage leur équation financière.
Dans ce contexte, la chambre nationale des éleveurs de bétail plaide pour une meilleure organisation de la chaîne de commercialisation. Les intermédiaires, nombreux entre l’éleveur et le consommateur final, sont régulièrement pointés du doigt comme facteur d’inflation supplémentaire. Un mouton qui quitte l’exploitation à 1300 dinars peut facilement atteindre 1700 ou 1800 dinars une fois revendu sur les marchés hebdomadaires ou les espaces de vente informels qui prolifèrent à l’approche de l’Aïd.
Le rôle des marchés régionaux dans la fixation des prix
Les souks spécialisés dans la vente d’ovins jouent un rôle central dans la formation des prix à la veille de la fête. Ces espaces de transaction, qui se tiennent dans la plupart des gouvernorats tunisiens, attirent à la fois des acheteurs professionnels — bouchers, revendeurs — et des particuliers souhaitant acquérir directement leur mouton auprès des éleveurs.
La dynamique de l’offre et de la demande y est particulièrement intense dans les deux ou trois semaines précédant l’Aïd. Les prix ont tendance à grimper au fur et à mesure que la date se rapproche, sous l’effet d’une demande qui s’accélère et d’une offre qui se raréfie. Les acheteurs avisés savent qu’il vaut mieux se positionner tôt, quitte à assurer la garde de l’animal quelques jours avant le sacrifice.
Les autorités régionales et le ministère de l’Agriculture publient généralement des directives tarifaires indicatives pour tenter de limiter les abus, mais leur application reste difficile à contrôler sur le terrain, notamment dans les circuits de vente informels.
Quel impact sur les ménages tunisiens à revenus modestes ?
Si une fourchette de 1300 à 1700 dinars peut sembler cohérente du point de vue des producteurs, elle représente un effort financier considérable pour une large partie des ménages tunisiens. Dans un pays où le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) avoisine les 450 dinars mensuels, l’achat d’un mouton de l’Aïd mobilise l’équivalent de trois à quatre mois de salaire minimum.
Cette réalité arithmétique pousse de nombreuses familles à adopter des stratégies d’adaptation : achat groupé entre plusieurs foyers, recours à l’épargne accumulée tout au long de l’année, ou parfois renoncement pur et simple au sacrifice individuel au profit d’une participation collective. Ces pratiques, bien que courantes, témoignent de la pression que représente cette dépense pour les budgets familiaux les plus fragiles.
Des associations caritatives et des initiatives solidaires se mobilisent également chaque année pour permettre aux familles dans le besoin de bénéficier d’une part de viande lors de la fête. Ces actions restent toutefois insuffisantes au regard de l’ampleur des besoins, selon les acteurs associatifs qui interviennent sur le terrain.
Les achats anticipés comme stratégie d’économie
Face à la hausse tendancielle des prix à l’approche de l’Aïd, plusieurs familles optent pour l’achat anticipé de leur mouton, parfois plusieurs semaines à l’avance. Cette stratégie permet en théorie de sécuriser un animal à un prix inférieur à celui pratiqué en période de forte demande. Elle implique cependant de disposer d’un espace pour garder l’animal et de supporters les coûts d’alimentation supplémentaires durant la période d’attente.
En milieu urbain, cette option se heurte à des contraintes évidentes d’espace et de réglementation municipale. Les résidents d’appartements ou de maisons sans extérieur se retrouvent dans l’impossibilité de garder un animal vivant, ce qui les contraint à acheter leur mouton dans les derniers jours avant la fête, au moment précis où les prix atteignent leur niveau le plus élevé.
La filière ovine tunisienne se trouve ainsi à la croisée de plusieurs dynamiques contradictoires : des coûts de production en hausse pour les éleveurs, un pouvoir d’achat fragilisé pour les consommateurs, et une chaîne de commercialisation qui génère des marges supplémentaires sans toujours garantir une meilleure qualité du service.
