Toute une nuit passée à surveiller la seule actualité qui vaille pour le moment. Le reste du monde garde ses tragédies, certes, mais c’est bien la mort (ou non) de Khamenei qui importa toute une journée, parce que la disparition du Guide a du sens partout.
D’abord pour les Iraniens et les Iraniennes, qui ont rêvé de ce moment pendant des décennies et qui l’ont payé d’avance de leur sang, de leurs années de jeunesse, de leurs enfants. Ils le payent encore aujourd’hui et demain à gérer cette théocratie et ses conséquences. Pour eux, la mort du mollah en chef marque le début d’un pays qui reviendra aux siens. De l’Iran qui désirera redevenir la Perse.
Ensuite, pour ceux qui vivent sous d’autres dictatures ou ont été chassés de chez eux par elle. Ceux qui ont fui, nus et appauvris par l’exil, leurs propres « mollahs » sunnites, l’islamisme en conquête, les guerres civiles menées au nom d’Allah et au prénom de ceux qui se prennent pour lui. Pour ces peuples‑là aussi, ce décès signifie quelque chose, réactive le rêve.
La mort de Khamenei et la théocratie qui chancelle ont encore un sens dans le reste du monde dit « arabe et musulman ». Elles ont du sens face à la vague islamiste mondiale nourrie par les contritions occidentales et par ces idiots utiles qui pullulent en démocratie faute de vivre, d’apprendre des métiers décents et de gagner leur vie sans cultiver les rancunes de classes.
L’énorme planète des « assimilés » aux mollahs
La République islamique, fossoyeuse de la Perse millénaire, constitua le premier projet islamiste abouti, le premier califat moderne. Il donna des ailes à tous ceux qui en rêvaient : « frères musulmans », Daech démultiplié, faux loups solitaires islamistes en Occident, extrêmes gauches d’aujourd’hui qui attendent leurs recrutements aux sorties de mosquées et veulent parler au nom de ceux qui se revendiquent de la communauté et non du commun. Tout à fait frémir, patienter, veiller jusqu’à ce que la nouvelle tombe.
Mais la mort de Khamenei prend un autre sens encore lorsqu’on observe les réactions de ceux qui ont grimacé à l’annonce de la disparition du mollah en chef. On va, caricaturalement, de l’étudiante américaine désorientée dans sa sexualité comme dans sa vision du monde, au parti trotskiste ridicule en Algérie, jusqu’aux populismes d’extrême gauche : la planète de ces « assimilés » aux mollahs se révèle énorme.
Dans l’esprit de celui qui lit leurs fariboles, la question reste entière : pourquoi ceux qui prétendent défendre la justice, les valeurs universelles, l’« équité », le « droit », font‑ils éternellement passer l’idéologie avant le vivant ? Vieux paradoxe qui date de l’invention des totalitarismes, ou d’avant encore. Pourquoi ces familles politiques préfèrent‑elles l’« idée » à la chair des vivants ?
Préférer sa conviction à la fraternité
Une des thèses s’énonce là, simple : l’idéologie prime trop souvent sur la vie humaine pour ceux qui parlent au nom de l’humain, mais détestent le voir libre d’eux. Ainsi, aujourd’hui même, ces mêmes familles politiques défendent « le droit international », une belle « idée », même au prix d’une vie prolongée de terreur, de torture et de pendaisons pour les Iraniens et les Iraniennes. Alors, on s’interroge encore : d’où vient cette maladie de l’âme qui fait préférer sa propre conviction à la fraternité avec celui qui souffre ?
Les Iraniens mourraient, qu’importe : « l’idée », l’idéologie, resterait sauve.
On la voit surgir à nouveau, cette pathologie insupportable. Certains, ici en France, crient que l’élimination de Khamenei est un « crime ». Ils répètent qu’on aurait dû laisser advenir le droit et la démocratie en Iran sur le corps des Iraniens, même si cela prenait encore des décennies.
On regarderait alors ces Iraniens depuis nos écrans, en scrollant sur les vidéos de fusillés dans les rues, et on leur demandera de veiller à ne pas déranger nos conceptions du « droit international ». Les Iraniens mourraient, qu’importe : « l’idée », l’idéologie, resterait sauve.
On ne se trompe pas sur les raisons de Trump
Lorsqu’on vit en dictature, on désespère souvent. On désespère du temps lent, de l’aide qui ne vient pas, des lâchetés des plus proches, des trahisons des amis, des impasses et de la terreur qui se répand dans le ventre. Alors on verse dans l’héroïsme brusque et dans l’idée folle que tout ce qui peut faire tomber la tête du monstre est le bienvenu. C’est dans cette logique du moindre mal qu’on doit comprendre ce qui suit.
Aujourd’hui, si Trump a réussi à faire dégringoler ce monstre, on ne se trompera ni sur ses raisons ni sur les difficultés à venir. On peut discuter ses motivations, mais on ne confondra pas la main qui frappe avec la joie de ceux qui étaient condamnés à subir. Dans cette impasse, Trump vaut mieux qu’un avocat « du droit international » installé dans un arrondissement de Paris ou qu’un trotskiste minuscule qui vivote à Alger à l’ombre de l’insignifiance.
Dans sa pièce de théâtre, Albert Camus a mis le doigt sur cette attitude monstrueuse qui fait passer l’idée avant l’homme dans sa fable sur saint Dimitri. « Il avait rendez‑vous dans la steppe avec Dieu lui‑même, et il se hâtait lorsqu’il rencontra un paysan dont la voiture était embourbée. Alors saint Dimitri l’aida. La boue était épaisse, la fondrière profonde. Il fallut batailler pendant une heure. Et quand ce fut fini, Saint Dimitri courut au rendez‑vous. Mais Dieu n’était plus là. […] Il y a ceux qui arriveront toujours en retard au rendez‑vous parce qu’il y a trop de charrettes embourbées et trop de frères à secourir. »
En Iran, aujourd’hui, ces charrettes embourbées ont des visages et des noms. Et il y a ceux qui préféreront un Dieu, une idée, un calcul électoraliste ou leur rancune à la main tendue vers ceux qui, en Iran, ont souffert et peinent encore, et qui, pourtant, nous obligent par leur courage.

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