Depuis les frappes contre l’Iran, Alger multiplie les appels à la retenue sans désigner clairement de responsables. Une prudence qui reflète l’équilibre délicat entre solidarité régionale et intérêts stratégiques.
Dans un premier temps, au soir de la première journée des frappes américano-israéliennes, le 28 février, le ministère des Affaires étrangères algérien a publié un communiqué annonçant l’installation d’une cellule de crise au niveau du ministère pour « suivre la situation de nos concitoyens à la suite de l’escalade militaire dangereuse et des développements que connaît la région du Moyen-Orient ».
« Notre département ministériel exhorte nos concitoyens présents dans la région à faire preuve de la plus grande vigilance et de prudence, et à rester en contact permanent avec nos représentations diplomatiques et consulaires pour faire face à la situation actuelle », poursuit le communiqué, sans évoquer directement ni les belligérants ni le contexte exact.
Une demi-heure plus tard, ce même soir du 28 février, les Affaires étrangères publient un second communiqué où Alger, exprimant « sa profonde préoccupation », appelle « à la retenue et au sens des responsabilités en vue d’épargner à l’ensemble de la région du Golfe un surcroît d’insécurité et d’instabilité ».
« Une escalade militaire regrettable »
« Les négociations conduites dans le cadre de la médiation du Sultanat d’Oman ont suscité et alimenté l’espoir d’une conclusion pacifique des discussions irano-américaines. L’échec de ces négociations, qui se manifeste actuellement par une escalade militaire aux conséquences imprévisibles, est profondément regrettable », indique encore le communiqué.
Pour rappel, en juin 2025, lors de la guerre des 12 jours, Alger avait « dénoncé » et « condamné » ces bombardements dès le début du conflit, estimant que « cette agression [était] intervenue en violation de toutes les lois internationales, à leur tête les principes de la Charte des Nations unies ».
Au deuxième jour du conflit, le 1er mars dernier, un troisième communiqué des Affaires étrangères indique que « suite aux développements graves et accélérés que connaît la région du Golfe arabique », le chef de la diplomatie, Ahmed Attaf, a reçu les ambassadeurs des pays arabes « ayant fait l’objet d’attaques militaires dans le contexte de l’actuelle vague d’escalade dans la région ».
Lors de cette rencontre, le ministre a exprimé « la pleine solidarité de l’Algérie avec les pays arabes frères touchés par les attaques militaires », réaffirmant « le rejet catégorique par [l’Algérie] de toute atteinte à la souveraineté nationale et à l’intégrité territoriale de ces pays frères, ainsi qu’à la sécurité de leurs peuples ».
« Diplomatie de l’esquive »
Ce 1er mars et le lendemain, les médias officiels annoncent que le président Abdelmadjid Tebboune a appelé plusieurs chefs d’État de la région pour s’enquérir de la situation : le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le roi de Jordanie Abdallah II, l’émir du Qatar Tamim ben Hamad Al-Thani, le sultan d’Oman Haitham ben Tarek et l’émir du Koweït, cheikh Mechaal al-Ahmad al-Jaber Al-Sabah.
À noter que le chef de l’État algérien n’a pas eu ces mêmes discussions avec un autre dirigeant d’un pays cible des ripostes iraniennes : Mohammed ben Zayed Al-Nahyane (MBZ), président des Émirats arabes unis, pays avec lequel Alger entretient des relations pour le moins houleuses. Lors de sa dernière interview télévisée, début février, le président Tebboune a traité les Émirats de « mini-État qui gesticule » et qui a tenté de « s’immiscer dans les élections [algériennes] ».
Alger a dénoncé, début février, l’accord aérien avec les Émirats arabes unis, geste qui aboutira à l’annulation des liaisons aériennes avec cet État du Golfe. Par ailleurs, le ministre des Affaires étrangères algérien a eu, mercredi, un entretien téléphonique avec son homologue chypriote, Constantinos Kombos (une base britannique à Chypre a été la cible d’un tir de drone le 2 mars). À relever aussi que l’Algérie n’a pas encore réagi aux frappes et au début du déploiement terrestre israélien au Liban.
Une stratégie somme toute prudente pour ne froisser personne. « En optant pour une équidistance lexicale face à une attaque préventive assumée, l’Algérie a choisi la diplomatie de l’esquive. La question est désormais celle de la crédibilité : une position qui évite de qualifier l’acte initial peut préserver des marges diplomatiques à court terme, mais affaiblir la cohérence normative à long terme », a commenté le site d’information indépendant Twala.
« Calcul d’intérêts et de réalités politiques »
« L’idée que l’Algérie aurait abandonné l’Iran, comme le suggèrent certaines analyses, mérite un examen plus objectif. Les relations entre pays ne se mesurent pas à l’aune de slogans ou d’alignements idéologiques, mais plutôt à celle d’un calcul d’intérêts et de réalités politiques », estime, pour sa part, le journaliste et analyste Lachemot Amar.
« Les échanges commerciaux entre l’Algérie et l’Iran demeurent limités, tandis que les investissements du Golfe – en particulier saoudiens, qataris et omanais – connaissent une croissance soutenue en Algérie, témoignant de la profondeur des intérêts économiques mutuels. Parallèlement, la coordination avec l’Iran sur certaines questions énergétiques ne diffère pas significativement du niveau de coopération avec l’Arabie saoudite et le Qatar dans le cadre des accords énergétiques internationaux, reflétant une approche pragmatique fondée sur l’équilibre plutôt que sur le parti pris », poursuit-il.
La réaction officielle contraste d’ailleurs avec les positions de certains partis politiques de différentes tendances, comme le Parti des travailleurs (PT, trotskiste), qui a dénoncé, dès les premières heures du conflit, « la guerre impérialo-sioniste contre l’Iran ».
Même condamnation du côté du Mouvement pour la société de la paix (MSP, tendance Frères musulmans) ou encore du parti Talaie El Houriat (L’Avant-garde des libertés), qui « réaffirme sa solidarité absolue avec le grand peuple iranien et affirme son droit légitime de résister à l’agression, en ciblant l’entité sioniste usurpatrice et toutes les bases américaines au Moyen-Orient ». « Bombarder un pays souverain sans avoir été agressé au préalable par lui n’est pas une mesure de sécurité. C’est une rupture avec l’ordre juridique international », écrit pour sa part Zoheir Rouis, vice-président du parti Jil Jadid, dans une tribune.
« Cibler ses responsables pour les éliminer, quel que soit le jugement que l’on porte sur leur régime, ne relève pas de la justice, mais de l’exécution politique, une élimination extrajudiciaire comparable dans son illégalité à des enlèvements de dirigeants ailleurs dans le monde », a-t-il plaidé. À part ces partis politiques, la scène partisane est restée assez muette sur les derniers développements au Moyen-Orient.

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