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Le mystère Esmail Qaani, le commandant iranien qui échappe aux frappes israéliennes

Le mystère Esmail Qaani, le commandant iranien qui échappe aux frappes israéliennes

Le chef des gardiens de la Révolution à l’étranger a survécu à trois campagnes israéliennes de bombardement depuis 2024, ce qui alimente les soupçons sur son rôle vis-à-vis de l’État hébreu.

C’est sans doute l’Iranien le plus chanceux de ces dernières années. Chef de la force Al-Qods, la branche extérieure des gardiens de la Révolution en charge du Hamas, du Hezbollah, des houthis et des milices chiites irakiennes, Esmail Qaani a échappé à pas moins de trois campagnes israéliennes de bombardements contre l’Iran et ses alliés au Moyen-Orient au cours des dix-sept derniers mois.

Le 3 octobre 2024, en pleine guerre d’Israël au Liban, le successeur du général Qassem Soleimani, lui-même tué dans une frappe de drone américain le 3 janvier 2020 à Bagdad, se trouve à Beyrouth, pour y rencontrer de hauts responsables du Hezbollah. À la nuit tombée, une immense frappe secoue la banlieue sud (Dahiyeh), coûtant la vie à Hachem Safieddine, successeur annoncé du secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah.

Donné pour mort par plusieurs médias israéliens, tandis que le Hezbollah indique n’avoir aucune nouvelle de lui, le général iranien de 68 ans réapparaît à la surprise générale douze jours plus tard à Téhéran, pleurant à chaudes larmes lors des funérailles d’Abbas Nilforoushan, commandant adjoint aux opérations des gardiens de la Révolution, tué en compagnie de l’ancien chef du Hezbollah.

Bis repetita huit mois plus tard, lors de la guerre des douze jours, où la quasi-totalité du commandement militaire des pasdarans (corps des gardiens de la Révolution) est décapitée dès le premier jour des hostilités. Dans un article publié le 13 juin 2025, le quotidien américain The New York Times affirme, sur la base de sources iraniennes anonymes, que le plus haut gradé des gardiens de la Révolution à l’étranger a été tué dans une attaque israélienne contre le quartier général de la force Al-Qods à Téhéran, aux côtés d’autres hauts commandants comme Hossein Salami, le chef des pasdarans, et Gholam Ali Rashid, qui dirige le quartier général central de Khatam al-Anbiya, un commandement stratégique clé des gardiens de la Révolution.

Sourires et béret noir

Or, une nouvelle fois, Esmail Qaani revient d’entre les morts en participant, tout sourire, à une manifestation pro-régime, vêtu d’un béret noir et se prêtant volontiers au jeu des photos parmi la foule. Cette troublante résurrection a amené plusieurs comptes pro-israéliens sur les réseaux sociaux à suggérer que le patron de la force Al-Qods était en réalité un agent du Mossad, les services de renseignement extérieurs israéliens.

« Le fait qu’Esmail Qaani ait survécu à plusieurs bombardements relève probablement de la chance et je ne dispose pas d’information spécifique à son sujet, mais il ne faut pas oublier que le Mossad a pour habitude d’infiltrer l’entourage des plus hauts responsables de pays ou organisations ennemis », souligne auprès du Point Menashe Amir, chercheur spécialiste du Moyen-Orient. Citoyen israélien d’origine iranienne, qui a travaillé pendant vingt-quatre ans pour la branche en persan de Radio Israël, cet homme de 86 ans est apparu en juin 2025 dans des vidéos diffusées sur X par le compte officiel du Mossad en langue persane, lié aux services de renseignement extérieurs d’Israël.

« N’oubliez pas qu’Ashraf Marwan, le gendre de Nasser [président égyptien entre 1956 et 1970, NDLR] et proche collaborateur du président égyptien Anouar el‑Sadate [1970-1981], collaborait avec le Mossad, et que l’ancien chef du Hezbollah Abbas Moussaoui, ansi que Mohsen Fakhrizadeh, le père du programme nucléaire militaire iranien, ont été tous deux éliminés grâce à des informations fournies par leurs plus proches collaborateurs, poursuit l’ancien journaliste israélien. S’il ne faut pas négliger les évolutions technologiques qui permettent aujourd’hui de mieux atteindre nos cibles, les services secrets israéliens disposent au sein même du régime de renseignements de premier ordre. »

Le 31 juillet 2024, c’est dans un complexe résidentiel aux mains des gardiens de la Révolution, qu’Ismaïl Haniyeh, l’ancien chef du bureau politique du Hamas, a été éliminé dans une explosion liée à Israël. La guerre des douze jours a révélé le niveau sans précédent d’infiltration des services secrets israéliens à l’intérieur de l’Iran, plusieurs pasdarans et scientifiques nucléaires du pays ayant été éliminés jusque dans leur chambre à coucher. Depuis la fin du conflit, le 24 juin 2025, la République islamique affirme avoir arrêté plus de 21 000 personnes en lien avec l’État hébreu et exécuté au moins 12 personnes. Mais les profils publics des personnes visées ne correspondent pas jusqu’ici à ceux de hauts gradés du régime.

Esmail Qaani est actuellement en plein travail au sein de l’“axe de la résistance” et toutes ces histoires ne sont que des rumeurs fabriquées dans le cadre de la guerre psychologique lancée contre l’Iran.

Hossein Kanani Moghaddam, ancien haut commandant des gardiens de la Révolution

Les soupçons de trahison autour d’Esmail Qaani, volontiers alimentée sur les réseaux sociaux et chaînes YouTube alternatives, ont tout de même amené le Mossad à réagir. « Qaani n’est pas notre espion », a écrit sur X le compte en farsi (langue majoritaire en Iran) des services secrets extérieurs d’Israël, repris par plusieurs quotidiens israéliens, quitte à donner encore plus d’ampleur à la théorie d’une collaboration avec l’ennemi.

Pour couper court aux rumeurs, le patron de la force Al-Qods a lui-même réagi, quatre mois plus tard, dans une interview à la télévision d’État, en évoquant pour la première fois sa « mort » : « Le régime sioniste (façon dont les responsables iraniens nomment Israël, NDLR) publie des nouvelles de mon assassinat afin que mes amis deviennent inquiets, qu’ils m’appellent et que ceux‑ci puissent trouver ma position exacte », a déclaré le général iranien, selon des propos rapportés par l’agence de presse Tasnim, liée aux pasdarans, le 11 octobre 2025.

Or, voilà que la dernière guerre lancée le 28 février par Israël et les États-Unis contre l’Iran vient relancer les spéculations autour d’Esmail Qaani. Au premier jour du conflit, l’aviation israélienne cible une réunion au sommet rassemblant à Téhéran les principaux responsables militaires du pays autour de l’ayatollah Khamenei.

Outre la mort du guide suprême, l’attaque, réalisée à l’aide d’une trentaine de bombes de longue portée, a tué sur le coup l’essentiel du haut commandement militaire du pays : le commandant du corps des gardiens de la Révolution, Mohammad Pakpour, le haut conseiller du guide à la sécurité Ali Shamkhani, et le ministre iranien de la Défense Aziz Nasirzadeh. Si sa mort n’a pas été confirmée, le sort exact d’Esmail Qaani demeure toujours inconnu et il n’est pas réapparu depuis.

« Monsieur Esmail Qaani est actuellement en plein travail au sein de l’“axe de la résistance” et toutes ces histoires ne sont que des rumeurs fabriquées dans le cadre de la guerre psychologique lancée contre l’Iran, réagit auprès du Point Hossein Kanani Moghaddam, ancien haut commandant des gardiens de la Révolution durant la guerre Iran Irak (1980-1988). Ils (les Israéliens) sont à sa recherche pour l’éliminer mais ils n’ont pas pu le trouver jusqu’ici. »

Perte d’influence

Les regards sont désormais rivés sur le prochain rassemblement de foule à Téhéran, probablement les funérailles de l’ayatollah Khamenei, pour tenter d’apercevoir le mystérieux chef de la branche extérieure des pasdarans.

« Le plus important dans cette histoire, où règne beaucoup de désinformation, n’est pas de savoir si Esmail Qaani est toujours en vie, mais de comprendre que ni lui, ni la force Al-Qods qu’il dirige, n’ont l’importance qu’ils avaient auparavant en Iran, souligne Ali Alfoneh, spécialiste des forces armées iraniennes au sein de l’Arab Gulf States Institute à Washington. Le Hamas a été affaibli à Gaza, de même que le Hezbollah au Liban, de sorte qu’il ne reste que les houthis au Yémen qui puissent apporter leur soutien à l’Iran dans cette guerre. Or ils ne font rien pour l’instant. »

En attendant, Esmail Qaani est, avec Alireza Tangsiri (commandant de la marine des pasdarans), le dernier responsable des gardiens de la Révolution dont le portrait, sur la liste de Tsahal des cibles à abattre dans la chaîne de commande sécuritaire du régime iranien, ne porte pas la mention « éliminé ».