Géologue et militante infatigable, cette Togolaise consacre sa carrière à l’émancipation des femmes dans l’univers très masculin de l’orpaillage d’or, un secteur en plein essor dans plusieurs régions d’Afrique.
Au bout d’une piste poussiéreuse qui serpente à travers plusieurs villages de la région centrale du Togo, le site d’orpaillage d’Assouma kondji s’étend derrière une série de collines basses. Dans ce coin reculé, l’activité ne connaît pourtant aucun répit. Sous le soleil, des dizaines de creuseurs artisanaux, pioches et pelles à la main, s’activent autour de trous béants creusés dans un sol sablonneux. Le bassin qui abrite le site en compte près de 150. Chacun appartient à un orpailleur.
Tout autour, la scène évoque une chaîne de production à ciel ouvert. À quelques mètres des cavités fraîchement creusées, des tas de sable s’accumulent. Des machinistes équipés de détecteurs de métaux attendent leur tour, scrutant le sol à la recherche du moindre signal indiquant la présence du métal précieux. Sur place, un représentant de la coopérative des orpailleurs supervise l’organisation des tâches, veillant au bon déroulement des opérations.
Pour mieux structurer ce secteur en pleine expansion, les orpailleurs se sont regroupés en coopératives sur les différents sites de la zone. L’objectif : formaliser l’exploitation artisanale de l’or dans les villages où ces gisements ont été découverts. Depuis 2019, l’Association des femmes du secteur minier ou en entreprise du Togo (AFEMET) accompagne cette dynamique et tente d’encadrer une pratique devenue essentielle pour de nombreuses familles.
Car dans la région centrale, la ruée vers l’or s’est accélérée ces dernières années. Située à environ 300 kilomètres de Lomé, la localité d’Assouma Kondji, qui regroupe huit villages, s’est progressivement transformée en un vaste site d’orpaillage à ciel ouvert. Chaque jour, des orpailleurs affluent des localités voisines – Siou, Alou ou encore Djantakopé – attirés par l’espoir de trouver quelques grammes d’or.
Derrière les collines, le paysage était autrefois dominé par les champs de mil, maïs et soja. Peu à peu, la perspective de revenus plus rapides a transformé la vie des habitants : la houe a laissé place à la pioche. Certains continuent d’alterner entre culture et orpaillage selon les saisons. « L’exploitation artisanale de l’or nous rapporte plus d’argent pour subvenir aux besoins de nos familles et payer la scolarité de nos enfants, confie dame Kaffoui. À côté, nous entretenons encore nos champs de mil, soja et maïs », raconte cette mère de famille.
Une géologue au cœur de la ruée vers l’or
Au milieu des bassines et des trous creusés dans le sable, Rosine Atafeinam Abalo, 1,60 m, tee-shirt noir et jean basket détonne. La présidente de l’Association des femmes du secteur minier et en entreprise du Togo s’est forgé une place dans un univers où les femmes restent rares. Sa passion, elle la revendique sans détour. « Je suis géologue », lance-t-elle d’emblée.
Son histoire commence bien loin de ces sites d’orpaillage. À Pya-Pittah, dans la région de la Kara, au nord du Togo, la jeune Rosine développe très tôt un goût marqué pour les sciences. Au collège déjà, les sciences de la Terre l’intriguent et la fascinent. À cette époque, ces matières restent largement considérées comme l’apanage des garçons. « J’ai compris très tôt que je devrais fournir deux fois plus d’efforts pour rester première en géologie, tous sexes confondus. J’avais 15 ans », se souvient-elle.
À l’université, elle choisit les sciences naturelles. La géologie s’impose à nouveau. Une discipline exigeante, parfois perçue comme élitiste. Elle y voit plutôt un défi. « Réussir brillamment était une manière de prouver que la difficulté ne venait pas de la matière, mais du regard qu’on posait sur elle », explique-t-elle.
Le parcours la conduit ensuite en France, à l’université d’Aix-Marseille, où elle décroche un doctorat en sciences, spécialité géotechnique. Là encore, l’environnement reste largement masculin. Mais cette expérience renforce sa détermination et affine son expertise.
De retour en Afrique, Rosine Atafeinam Abalo multiplie les missions d’évaluation de projets miniers et agricoles, enseigne dans l’enseignement supérieur et conseille des institutions. Zambie, Ghana, Burkina Faso : son expertise est sollicitée dans plusieurs pays à mesure que les minerais africains deviennent stratégiques.
Car les sous-sols du continent attisent désormais toutes les convoitises. Cuivre et cobalt en République démocratique du Congo, or au Mali et au Burkina Faso, cuivre et nickel en Zambie : l’Afrique concentre une part décisive des minerais indispensables à la transition énergétique mondiale. États, majors occidentales, groupes chinois et investisseurs du Golfe se disputent concessions et contrats.
Dans ce paysage où s’entremêlent souveraineté économique et rivalités géopolitiques, Rosine Atafeinam Abalo mène un combat plus discret mais tout aussi déterminant : celui de la place des femmes dans le secteur minier.
Après plus de vingt ans d’expérience dans l’évaluation de projets miniers et la formation, celle que certains surnomment « Madame Courage » ne se fait aucune illusion sur les obstacles. « Les obstacles sont systémiques : stéréotypes de genre, normes sociales, violences, accès limité au foncier et aux financements… Et surtout le manque de modèles féminins visibles », analyse-t-elle.
Elle parle d’expérience. En 2013, lors d’une mission de contrôle géotechnique sur un chantier, un ouvrier l’interpelle : « Tu es venue voir ton copain ? »
Le souvenir la fait sourire aujourd’hui, mais il reste révélateur. « À ce moment-là, j’ai compris que je devrais prouver ma légitimité encore et encore », raconte-t-elle.
Plutôt que de se décourager, elle transforme ces épisodes en moteur. Son engagement se concentre désormais sur l’orientation des jeunes filles vers les filières scientifiques et techniques. « Dans beaucoup de familles et d’écoles, on n’encourage pas les filles vers ces formations. Et même lorsqu’elles réussissent, on continue parfois à les regarder comme si elles occupaient une place qui ne leur revient pas », déplore-t-elle.
Dans l’exploitation minière artisanale et à petite échelle, les femmes constituent près de la moitié de la main-d’œuvre africaine. Mais sur le terrain, elles demeurent exposées à de nombreuses vulnérabilités dans un secteur encore largement informel. Au Togo, elles détiennent 62,9 % des unités d’exploitation artisanale, dont 66,3 % opèrent sans autorisation, selon l’INSEED (2019).
Face à ces réalités, Rosine Atafeinam Abalo a décidé d’agir.
Entre 2023 et 2024, la géologue togolaise a coordonné la phase pilote du projet Élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles dans le secteur minier en Afrique (EVEFMinAf), déployé au Bénin, au Cameroun, à Madagascar, en République démocratique du Congo et au Togo. « Ce projet a mis en lumière le harcèlement sexuel, l’exploitation économique et les violences physiques comme principales formes de violences subies », explique-t-elle. Plus loin, le ballet incessant continue. Des femmes transportent les bassines de sable, tamisent la terre humide, surveillent les excavations et coordonnent parfois les rotations de travail.
Transparence et redistribution : un combat stratégique
Pour la présidente de l’AFEMET, la bataille pour l’inclusion ne se joue pas uniquement sur les sites d’orpaillage. Elle se mène aussi dans les arènes où se décident les règles de gouvernance du secteur extractif.
Invitée au Forum international de la Paix de Paris en novembre dernier, Rosine Atafeinam Abalo insiste sur un autre levier : la transparence dans la gestion des revenus miniers. « Dans la plupart de nos pays, nous avons adhéré à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, qui impose des règles strictes de redevabilité. La gestion des revenus miniers doit être claire, contrôlée et redistribuée », expliquait-elle.
Avec les réseaux régionaux comme AWIMA, elle plaide aux côtés d’autres femmes africaines, afin que les travailleuses bénéficient d’une part plus importante de ces ressources. « Nous travaillons pour que les associations de femmes et les projets portés par elles bénéficient d’au moins 30 % de ces financements », souligne-t-elle.
Du terrain à la grande mine : autonomiser les femmes
Sur les sites d’orpaillage du centre du Togo, la question dépasse désormais la simple survie économique.
Pour Rosine Atafeinam Abalo, l’enjeu est d’accompagner les femmes vers une véritable montée en puissance dans la chaîne de valeur minière. « Les femmes ne doivent pas rester cantonnées à l’artisanat. Elles peuvent demander des permis, accéder à des concessions et évoluer vers la grande mine », affirme-t-elle.
Au Togo, l’AFEMET a déjà accompagné la création de 25 coopératives, soutenues par des programmes de formation, de coaching et de mentorat.
« Sur le terrain, les associations nationales font leurs preuves. Les programmes de mentorat se multiplient, les coopératives se structurent. Les femmes gagnent enfin en visibilité et en autonomie », se réjouit-elle.
Mais la formalisation du secteur ne va pas sans tensions. « Dans les coopératives mixtes, les hommes occupent souvent les positions dominantes. Pour réellement entendre la voix des femmes et favoriser leur autonomisation, il faut créer des coopératives exclusivement féminines. C’est ce que nous faisons. Et ça fonctionne », s’exclame dans un large sourire Rosine Atafeinam Abalo.
Sur certains sites, les résistances restent fortes. « Certains sites artisanaux restent officiellement interdits aux femmes pour des raisons “traditionnelles”. Mais il faut se demander : est-ce vraiment culturel, ou est-ce une stratégie pour réserver les zones les plus rentables aux hommes ? », prend t-elle à témoin. « Si les femmes n’ont pas accès aux sites productifs, elles restent dépendantes, regrette-t-elle. Notre objectif est de leur permettre d’accéder aux ressources, d’améliorer leurs techniques, d’augmenter leur rendement et surtout de gagner davantage. »
Aujourd’hui, certaines femmes sont devenues de véritables figures du secteur, que leurs pairs surnomment parfois les « amazones » de l’orpaillage. Leur ascension sociale est visible dans les villages environnants. « Aujourd’hui, je suis contente parce que je vis réellement de l’exploitation artisanale de l’or. Mon travail me permet de payer la scolarité, la nourriture et les vêtements de mes enfants sans aucune aide extérieure. J’aide aussi d’autres personnes dans le besoin », raconte la présidente de la coopérative du site d’Assouma Kondji, également représentante de l’AFEMET. Elle a commencé ses activités après avoir suivi une formation organisée par l’association en 2022.
Au milieu des collines poussiéreuses, la ruée vers l’or continue. Mais derrière les bassines de sable et les détecteurs de métaux, une autre transformation est en cours : celle d’un secteur où les femmes prennent progressivement toute leur place.

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