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Wan Li : la Chine veut faire du commerce un levier sino-tunisien

- Politique
8 mai 2026
politique tunisie - Tunisia Times

Depuis le 1er mai 2026, Beijing a supprimé ses droits de douane pour 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques. Une décision qui s’inscrit dans une stratégie de repositionnement commercial en Afrique, alors que les tensions économiques mondiales redistribuent les cartes des échanges internationaux. L’ambassadeur de Chine en Tunisie, S.E.M. Wan Li, a accordé un entretien à La Presse de Tunisie pour détailler les contours de cette politique, les négociations en cours avec Tunis et l’état d’avancement des grands chantiers bilatéraux.

Zéro droit de douane : une mesure temporaire en attendant un accord global

La suppression des droits de douane annoncée par Beijing ne s’applique pas de la même manière à l’ensemble des pays africains. L’ambassadeur Wan Li l’explique sans détour : les pays africains les moins avancés bénéficiaient déjà d’un traitement préférentiel comparable. Or, les règles de l’Organisation mondiale du commerce ne permettent pas à la Chine d’étendre automatiquement ce régime à d’autres pays africains en développement, dont la Tunisie fait partie.

Pour contourner cette contrainte réglementaire, Beijing a opté pour une solution en deux temps. D’abord, une mesure unilatérale de zéro droit de douane, valable deux ans, applicable à une vingtaine de pays africains concernés par cette situation. Ensuite, la négociation d’un accord de partenariat économique pour le développement qui viendrait consolider ce cadre sur le long terme. « Durant cette période transitoire, la Chine ne demande aucune réciprocité de la part de ses partenaires africains », précise l’ambassadeur. Les pays concernés ne sont donc pas tenus de réduire leurs propres tarifs douaniers sur les produits chinois.

Le futur accord global, dont les négociations sont en cours, couvrira plusieurs dimensions : facilitation des échanges, simplification des procédures administratives et mécanismes de coopération économique. Wan Li souligne que même dans ce cadre définitif, la Chine ne réclamera pas une symétrie tarifaire totale. La quasi-totalité des exportations tunisiennes vers la Chine pourraient bénéficier du régime préférentiel, tandis que seul un nombre limité de produits chinois ferait l’objet d’une réduction tarifaire côté tunisien, à l’issue de négociations bilatérales. La Tunisie garderait par ailleurs la possibilité d’exclure certains secteurs jugés sensibles pour protéger son tissu industriel local.

En parallèle, Beijing propose de conclure rapidement un « accord de récolte précoce », centré exclusivement sur la facilitation commerciale, avant même que l’accord global ne soit finalisé. L’objectif affiché : accélérer l’afflux de produits africains sur le marché chinois et ériger le commerce en moteur central du partenariat sino-africain.

Facilitation douanière : le « corridor vert » version 2.0

Au-delà des annonces tarifaires, la Chine a mis en place plusieurs dispositifs concrets pour fluidifier l’accès des produits africains à son marché. L’ambassadeur cite notamment la refonte du mécanisme dit « corridor vert », dont une version améliorée a été lancée pour accélérer les procédures d’entrée des produits agricoles et alimentaires africains en Chine.

L’Administration générale des douanes chinoises a revu ses procédures d’inspection, de quarantaine et d’accès au marché, en s’alignant sur les normes internationales et les standards de l’OMC. Pour les produits présentant un faible risque sanitaire ou phytosanitaire, une admission unifiée à l’échelle régionale africaine est désormais possible : les pays africains n’ont plus l’obligation de négocier individuellement des protocoles spécifiques avec Beijing.

Pour les produits à risque moyen ou élevé, plusieurs mécanismes d’assouplissement ont été introduits : traitement prioritaire des demandes africaines, évaluations combinées pour des produits similaires, recours accru aux inspections à distance, examens groupés pour plusieurs pays et système d’enregistrement fondé sur des listes harmonisées. Dès réception des documents techniques transmis par les pays africains, les autorités chinoises déclenchent immédiatement les analyses de risques, sans attendre la finalisation administrative des dossiers.

Projets bilatéraux : du pont de Bizerte au centre d’oncologie de Gabès

Sur le terrain, la coopération sino-tunisienne prend corps à travers plusieurs chantiers structurants. L’ambassadeur Wan Li dresse un bilan positif de l’avancement des projets menés par des entreprises chinoises en Tunisie, citant en premier lieu le pont de Bizerte, qu’il présente comme un modèle de coopération multilatérale.

Ce projet d’infrastructure stratégique est financé conjointement par la Banque européenne d’investissement et la Banque africaine de développement, tandis que sa réalisation technique est confiée à une entreprise chinoise, avec des équipements, des technologies et une ingénierie made in China. Wan Li appelle toutes les parties prenantes à renforcer leur coordination pour que le chantier soit livré dans les délais et réponde aux standards de qualité attendus, afin d’en faire « un véritable modèle de coopération internationale multipartite ».

Autre projet phare évoqué : le futur centre d’oncologie de Gabès. Une délégation d’entreprises chinoises a déjà effectué une visite de terrain. Le lancement officiel des travaux est attendu avant la fin du mois de juin 2026. Ce projet illustre la volonté de Beijing d’étendre sa coopération avec Tunis au-delà des infrastructures de transport, vers des secteurs à fort impact social comme la santé publique.

L’ambassadeur mentionne également le projet de reconstruction du stade olympique d’El Menzah, présenté comme un chantier symbolique de la coopération bilatérale dans le domaine des équipements sportifs. Ces initiatives, prises ensemble, dessinent les contours d’un partenariat sino-tunisien qui cherche à monter en gamme, en s’ancrant dans des secteurs à forte valeur ajoutée : infrastructures, santé, technologies et industrie. La vision portée par Beijing à l’horizon 2030 est celle d’une relation économique davantage structurée, orientée vers la création de valeur partagée plutôt que vers les seuls échanges commerciaux.