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BCT : vers un virage de la politique monétaire tunisienne ?

- Politique
8 mai 2026
politique tunisie - Tunisia Times

Une réunion discrète, mais aux répercussions sonores. Le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) a reçu, au cours de la semaine écoulée, les dirigeants des principales banques du pays. Officiellement présentée comme une séance de travail destinée à mobiliser le secteur bancaire autour du financement de l’économie nationale, cette rencontre continue de susciter des interrogations dans les milieux financiers et économiques tunisiens, selon Réalités Magazine. Et pour cause : les signaux envoyés par la BCT ces derniers mois semblent, à bien des égards, aller dans la direction opposée.

Un appel au financement qui contraste avec les restrictions récentes

Le communiqué officiel de la BCT présentait cette réunion comme une occasion de rappeler aux banques leur responsabilité dans le soutien aux entreprises, aux PME et aux secteurs porteurs en matière de croissance et d’emploi. Le message, en apparence, est clair : le système bancaire doit jouer pleinement son rôle de levier pour l’économie productive.

Mais c’est précisément là que le bât blesse. À peine six semaines avant cette rencontre, la BCT publiait la circulaire 2026-04, datée du 30 mars 2026, imposant aux entreprises importatrices de recourir exclusivement à leurs fonds propres pour financer l’acquisition de produits dits « non prioritaires ». En d’autres termes, les banques se voyaient interdire de financer ce type d’opérations, une restriction qui touche de plein fouet les PME, dont le modèle économique repose en grande partie sur les facilités de crédit bancaire pour assurer leurs cycles d’approvisionnement.

Comment concilier, dès lors, un discours d’encouragement au financement de l’économie avec une réglementation qui prive une large frange du tissu productif de l’accès au crédit ? La question est posée ouvertement par les observateurs du secteur.

Des indicateurs sous tension qui compliquent l’équation bancaire

Au-delà de la contradiction réglementaire, le contexte macroéconomique actuel rend l’exercice encore plus délicat. Le taux du marché monétaire (TMM) maintenu à 7 % constitue un frein structurel à l’expansion du crédit. À ce niveau, le coût de l’argent reste élevé, ce qui comprime mécaniquement les marges de manœuvre des banques et renchérit l’accès au financement pour les entreprises emprunteuses.

À cela s’ajoute une croissance du crédit privé particulièrement anémique, oscillant entre 2 et 3 %, signe d’une frilosité généralisée dans l’octroi de nouveaux prêts. Les conditions d’accès au crédit à long terme ont également été durcies, ce qui frappe directement des secteurs à forte intensité capitalistique comme le bâtiment et les travaux publics, dont les cycles d’investissement s’étendent sur plusieurs années et nécessitent des financements structurés dans la durée.

Sur le front des prix, l’inflation officielle se stabilise autour de 5,5 %, un niveau qui, bien qu’en recul par rapport aux pics enregistrés ces dernières années, continue d’éroder le pouvoir d’achat et de peser sur la demande intérieure. Cette persistance inflationniste justifie, du point de vue de la politique monétaire classique, le maintien d’une posture restrictive. Mais elle entre en tension directe avec les objectifs de relance que semble vouloir impulser la BCT à travers sa réunion avec les banquiers.

Un équilibre difficile à trouver entre rigueur et relance

Pour les économistes, le financement de l’économie nationale ne doit pas être confondu avec le soutien aux dépenses courantes de l’État — salaires de la fonction publique, subventions, charges de fonctionnement. Ce type de dépense, rappellent-ils, ne génère pas de valeur ajoutée directe et ne produit aucun rendement susceptible de rembourser les créanciers. En clair, financer le déficit budgétaire de l’État via les banques commerciales n’est pas un investissement productif, et ne peut pas être présenté comme tel.

Le vrai enjeu, celui que la réunion de la BCT semble vouloir mettre en avant, porte sur le financement des acteurs économiques privés : les PME, les startups, les exportateurs, les industries à forte valeur ajoutée. Mais pour que les banques puissent répondre à cet appel, encore faut-il que l’environnement réglementaire et monétaire le permette.

Vers une révision du cadre réglementaire ? Les banques dans l’expectative

La question qui circule désormais dans les couloirs du secteur financier tunisien est simple : la BCT envisage-t-elle de publier une nouvelle circulaire qui viendrait corriger ou assouplir les dispositions de la circulaire du 30 mars 2026 ? Un tel texte permettrait de lever certaines restrictions sur le financement des importations et d’offrir aux banques la visibilité nécessaire pour s’engager davantage dans l’accompagnement des PME.

Car dans l’état actuel des choses, les établissements bancaires se retrouvent dans une position paradoxale : incités à ouvrir les vannes du crédit productif par la parole de leur régulateur, mais contraints par les textes en vigueur à restreindre leurs interventions sur des pans entiers de l’activité économique. Cette dissonance entre discours et réglementation génère une incertitude préjudiciable, aussi bien pour les banques que pour les entreprises qui cherchent à planifier leurs investissements.

La restriction imposée aux importateurs — leur demander de s’autofinancer — revient concrètement à exclure les petites structures de ce segment d’activité. Une PME tunisienne qui importe des matières premières ou des équipements n’a généralement pas la trésorerie suffisante pour couvrir seule ces opérations. Lui retirer l’accès au crédit bancaire, c’est en pratique lui fermer l’accès au marché international.

Si la réunion entre le gouverneur de la BCT et les responsables bancaires marque effectivement une inflexion dans l’orientation de la politique financière, elle devra nécessairement s’accompagner d’une mise en cohérence de l’arsenal réglementaire. Sans cela, les injonctions à financer l’économie risquent de rester lettre morte, faute d’un cadre opérationnel qui les rende possibles.