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Compléments alimentaires en Tunisie : un vide juridique alarmant

- Politique
8 mai 2026
politique tunisie - Tunisia Times

Un marché en pleine expansion, des produits vendus sur les réseaux sociaux sans la moindre notice médicale, et une législation qui n’a pas suivi : la Tunisie se retrouve face à un vide réglementaire préoccupant autour des compléments alimentaires. La question a été mise sur la table jeudi 7 mai 2026, lors d’une audition parlementaire consacrée à un projet de loi attendu de longue date dans ce secteur.

Un secteur en forte croissance, sans cadre légal

Depuis la pandémie de Covid-19, la demande en compléments alimentaires a bondi en Tunisie, portée par un regain d’intérêt pour la santé préventive et l’automédication. Vitamines, extraits de plantes, minéraux concentrés, compléments pour sportifs : l’offre s’est diversifiée aussi vite que les circuits de distribution se sont multipliés. Pourtant, contrairement aux médicaments qui obéissent à une réglementation stricte à chaque étape de leur fabrication et de leur mise en marché, aucune loi spécifique ne régit aujourd’hui les compléments alimentaires en Tunisie.

C’est le constat dressé par le président du Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunis (Spot) lors de son audition par la Commission parlementaire de la santé, des femmes, de la famille, des affaires sociales et des personnes handicapées. Selon Kapitalis, qui a rapporté les échanges de cette séance, les représentants du Spot ont plaidé pour l’adoption rapide d’un texte législatif garantissant la qualité de ces produits et instaurant des mécanismes de contrôle avant et après leur commercialisation.

L’enjeu est de taille : assurer la traçabilité complète des produits, depuis l’approvisionnement en matières premières jusqu’à la consommation finale, et permettre un rappel immédiat en cas de risque avéré. Le président du Spot a rappelé que les dangers liés à une consommation non encadrée de compléments alimentaires dépendent de nombreux facteurs : la nature du produit, sa composition chimique, les concentrations utilisées, les interactions possibles avec des médicaments, et l’état de santé propre à chaque consommateur.

Classer les produits selon leur niveau de risque

Face à cette hétérogénéité des profils de risque, le Spot défend une approche graduée : classer les compléments alimentaires en catégories distinctes et leur appliquer des règles adaptées en matière de fabrication, de distribution et de contrôle sanitaire.

Les compléments jugés à haut risque — notamment ceux à base de plantes médicinales, ceux présentant des effets physiologiques documentés ou susceptibles d’interagir avec des traitements médicaux — devraient être soumis à un régime proche de celui des médicaments. Leur production devrait impérativement se dérouler dans des laboratoires scientifiques agréés, sous la supervision d’un pharmacien garant de la conformité du produit, et sous le contrôle de l’Agence nationale des médicaments et des produits de santé, rattachée au ministère de la Santé.

Ces produits à risque élevé devraient également faire l’objet d’une autorisation de mise sur le marché, renouvelable tous les trois ans, conditionnée au respect des bonnes pratiques de fabrication et de distribution. Leur vente serait réservée aux pharmacies et aux établissements de santé agréés, à l’exclusion des circuits de vente non réglementés. À l’opposé, les compléments présentant un profil de risque limité pourraient continuer à être distribués en pharmacie ou dans certains commerces de détail, selon des conditions définies par la réglementation.

Le Spot a également insisté sur la nécessité d’étendre ce cadre réglementaire aux compléments à usage vétérinaire. L’argument avancé est celui de la santé globale : la santé humaine est indissociable de la santé animale et de l’intégrité de la chaîne alimentaire.

Un marché sous tension : contrefaçon, prix élevés et absence d’information

Au-delà des questions réglementaires, les échanges lors de cette audition ont mis en lumière plusieurs dysfonctionnements concrets du marché tunisien. Les participants ont unanimement décrit un secteur livré à lui-même, où des substances aux effets directs sur la santé se vendent librement sur des plateformes en ligne et des réseaux sociaux, sans contrôle d’aucune sorte. La contrefaçon et la contrebande de compléments alimentaires ont été pointées comme des phénomènes préoccupants, qui amplifient les risques sanitaires et appellent une réponse législative ferme.

La question du prix a également alimenté les débats. Plusieurs intervenants se sont interrogés sur les raisons pour lesquelles les compléments alimentaires coûtent nettement plus cher en Tunisie que dans des pays comparables. Une partie de l’explication réside, selon les représentants syndicaux, dans une pratique répandue chez certains fabricants : commercialiser sous l’étiquette de « complément alimentaire » des produits qui s’apparentent en réalité à des médicaments à faible dosage. Cette stratégie permettrait de contourner la réglementation pharmaceutique tout en pratiquant des prix élevés, en exploitant l’écart entre le coût de production et le prix de vente de certains médicaments conventionnels.

Autre lacune soulevée : la quasi-totalité des compléments alimentaires disponibles sur le marché tunisien ne comprennent pas de notice d’information médicale détaillée. Les consommateurs se retrouvent ainsi privés des données essentielles sur la composition, les contre-indications, les dosages recommandés et les interactions possibles. Des voix se sont élevées pour réclamer un renforcement des campagnes de sensibilisation, en particulier auprès des sportifs, particulièrement exposés aux risques de consommation excessive ou inadaptée.

Sur le plan des propositions concrètes, le Spot a demandé la mise en place d’un registre national des compléments alimentaires, qui centraliserait l’ensemble des informations relatives aux produits présents sur le marché : composition, classification par niveau de risque, conditions de distribution et avertissements sanitaires. Ce registre constituerait un outil indispensable pour les autorités sanitaires, les professionnels de santé et les consommateurs eux-mêmes.

Les syndicats ont par ailleurs proposé que tout complément contenant des effets physiologiques reconnus, des plantes médicinales ou des doses concentrées de vitamines ou de minéraux ne puisse être produit, formulé ou conditionné que dans des installations agréées par le ministère de la Santé, selon les bonnes pratiques de fabrication et sous la responsabilité technique d’un pharmacien. Ces amendements, s’ils sont intégrés au projet de loi, constitueraient une avancée significative pour un secteur qui en est encore, en Tunisie, à ses premiers pas sur le plan réglementaire.