Le procès lié à ce que les autorités judiciaires tunisiennes désignent sous le nom d’« appareil secret » du mouvement Ennahdha continue de s’étirer dans le temps. La Chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme, rattachée au tribunal de première instance de Tunis, a tenu une nouvelle audience ce jeudi 8 mai 2025, avant de décider de suspendre les débats jusqu’au vendredi suivant. La raison invoquée : la nécessité de poursuivre l’interrogatoire d’un nombre important de mis en cause, dans un dossier qui mobilise plus d’une trentaine de prévenus.
Un dossier tentaculaire qui peine à avancer
Depuis son ouverture, cette affaire judiciaire d’envergure se distingue par la complexité de son instruction et le nombre élevé de personnes impliquées. Le dossier, tel que rapporté par Kapitalis, recense plus d’une trentaine d’accusés, dont plusieurs figures de premier plan du paysage politique et sécuritaire tunisien des dernières décennies.
Parmi les prévenus en détention provisoire figurent des noms qui ont marqué la scène publique tunisienne depuis la révolution de 2011. Rached Ghannouchi, fondateur et ancien président du mouvement Ennahdha, est au cœur de ce dossier. Ali Larayedh, qui a successivement occupé les postes de ministre de l’Intérieur et de chef du gouvernement sous la gouvernance Ennahdha, est également parmi les détenus. S’y ajoutent le dirigeant Fethi Baldi ainsi que d’anciens hauts responsables des services de sécurité nationale.
La multiplicité des profils des accusés — allant de cadres politiques à d’anciens fonctionnaires sécuritaires — reflète la nature transversale des accusations portées dans le cadre de ce dossier, qui touche à la fois aux sphères du pouvoir exécutif et aux structures internes présumées du mouvement islamiste.
Des modalités d’audience révélatrices des tensions autour du procès
L’audience du 8 mai a mis en évidence des divergences notables dans l’attitude des prévenus à l’égard de la procédure judiciaire. Selon les informations disponibles, certains accusés détenus à la prison de la Mornaguia ont suivi les débats par visioconférence, un dispositif devenu courant dans les affaires impliquant de nombreux détenus répartis dans différents établissements pénitentiaires.
Plus significatif encore, une partie des prévenus a délibérément choisi de ne pas comparaître devant la juridiction, refusant ainsi de participer physiquement ou à distance aux audiences. Ce type de positionnement, observé dans plusieurs grands procès politiques en Tunisie, traduit souvent une contestation de la légitimité ou de l’impartialité de la procédure de la part des accusés ou de leur défense.
À l’opposé, seuls quatre prévenus — tous d’anciens responsables sécuritaires — ont fait le choix de se présenter en personne à l’audience. Cette répartition singulière des comportements au sein du même dossier souligne les fractures qui traversent un groupe d’accusés aux parcours et aux stratégies judiciaires très différents.
Un contexte politique et judiciaire sous haute surveillance
Le procès de l’« appareil secret » s’inscrit dans un contexte de répression judiciaire plus large à l’encontre du mouvement Ennahdha, engagée depuis le tournant politique du 25 juillet 2021, date à laquelle le président Kaïs Saïed a concentré les pouvoirs entre ses mains en suspendant le Parlement et en limogeant le gouvernement alors en place.
Depuis lors, plusieurs dizaines de dirigeants et cadres du mouvement ont été arrêtés, poursuivis ou placés sous contrôle judiciaire dans le cadre de procédures distinctes. Le dossier de l’« appareil secret » est sans doute le plus symboliquement chargé de tous, en ce qu’il vise directement la structure organisationnelle interne du mouvement et met en cause sa direction historique.
Les accusations liées à cet « appareil secret » renvoient à des allégations selon lesquelles Ennahdha aurait maintenu une structure clandestine parallèle à ses instances officielles, impliquée dans des activités illicites voire criminelles. Le mouvement a toujours rejeté ces accusations, les qualifiant de politiquement motivées et de fabrications judiciaires destinées à l’éliminer de la scène politique tunisienne.
Du côté de la défense, les avocats de plusieurs prévenus ont régulièrement dénoncé les conditions de détention de leurs clients, la durée excessive de la garde à vue et les atteintes présumées aux droits fondamentaux dans la conduite de l’instruction. Ces critiques s’inscrivent dans un débat plus large sur l’état de l’indépendance de la justice tunisienne depuis les réformes institutionnelles initiées par le président Saïed, notamment la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature en 2022 et son remplacement par une instance provisoire nommée par décret présidentiel.
Le report de l’audience au vendredi suivant maintient donc ce dossier dans une temporalité judiciaire marquée par des renvois successifs, une configuration que les observateurs du tribunal de première instance de Tunis ont pu constater à de nombreuses reprises depuis l’ouverture formelle de la procédure. La question de la durée totale de ce procès, et du calendrier probable de son dénouement, reste entière, alors que plusieurs des principaux accusés demeurent en détention depuis plusieurs mois, voire plus d’un an pour certains d’entre eux.
L’affaire continue de susciter une attention soutenue de la part des organisations de défense des droits humains, des partis d’opposition et de la presse nationale et internationale, qui y voient un baromètre de l’évolution de l’État de droit en Tunisie à un moment charnière de son histoire contemporaine.
