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40e FILT : bilan d’une édition entre succès populaire et défis organisationnels

- Culture
6 mai 2026
culture tunisie - Tunisia Times

Dix jours de festivités éditoriales, des allées bondées au Palais de la Foire du Kram et un chiffre symbolique — la 40e édition — pour une manifestation qui s’impose année après année comme le rendez-vous culturel et commercial le plus attendu du calendrier tunisien. La Foire internationale du livre de Tunis (FILT) a fermé ses portes, laissant derrière elle un bilan dense, entre performances remarquables et quelques couacs organisationnels qui méritent attention.

Une édition placée sous le signe de l’ouverture et de la diversité

Le coup d’envoi donné par le président de la République Kaïs Saïed a, selon les organisateurs, insufflé une dynamique particulière à cette 40e session. En parcourant les principaux pavillons et en s’arrêtant sur différents stands, le chef de l’État a marqué son intérêt pour l’événement, lui conférant une visibilité institutionnelle qui dépasse le simple cadre protocolaire.

Sur le plan des chiffres, la FILT 2026 a réuni 394 participants au total, dont 181 exposants tunisiens et 213 venus de l’étranger, représentant 37 pays. Quelque 148 148 titres ont été mis en circulation lors de cet événement, un volume qui illustre l’ampleur commerciale de la manifestation. Ces données, rapportées par La Presse de Tunisie, confirment que la foire n’est pas qu’un espace de célébration culturelle : elle constitue un marché à part entière, où se nouent des partenariats entre maisons d’édition, libraires et auteurs.

Cette édition s’est distinguée par une offre éditoriale plus diversifiée que jamais. Les publications tunisiennes en arabe et en français — romans, récits autobiographiques, ouvrages scientifiques — ont occupé une place centrale. Mais la nouveauté notable réside dans la progression des titres en anglais, de plus en plus plébiscités par un lectorat jeune en quête de contenus internationaux. Ce glissement linguistique traduit une évolution des pratiques culturelles qui interroge, en creux, les stratégies des éditeurs locaux.

Un programme culturel dense autour des enjeux contemporains du livre

Au-delà des ventes et des expositions, la FILT s’affirme comme une plateforme de réflexion sur les transformations profondes que traverse le secteur de l’édition. Cette année, les débats ont porté sur des thématiques particulièrement actuelles : l’impact de l’intelligence artificielle sur les métiers du livre et la communication culturelle, le piratage numérique et les questions de propriété intellectuelle, les nouvelles pratiques de lecture à l’ère des réseaux sociaux, ou encore l’économie créative et les stratégies nationales d’incitation à la lecture.

Ces rencontres thématiques ont rassemblé des professionnels du livre venus de différents horizons géographiques et linguistiques, créant un espace d’échange rare en Tunisie. La littérature pour adolescents, les langues du roman contemporain et la situation de l’édition face aux médias numériques ont également été au cœur des discussions, révélant les préoccupations communes qui traversent le secteur à l’échelle internationale.

Le pari de la jeunesse : 216 activités pour recréer le lien avec le livre

L’un des axes prioritaires de cette édition a été la reconquête d’un public jeune, progressivement éloigné de la lecture par l’attrait des réseaux sociaux. Pour répondre à cet enjeu, la FILT a mobilisé 7 espaces dédiés, accueillant 75 institutions qui ont proposé pas moins de 216 activités destinées aux enfants et aux adolescents. Un dispositif ambitieux qui vise à réinscrire le livre dans les habitudes culturelles d’une génération souvent dépeinte comme réfractaire à la lecture traditionnelle.

Cette orientation vers la jeunesse ne se limite pas à une logique de divertissement. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur la transmission culturelle et la construction d’un lectorat futur. La variété des animations proposées — ateliers d’écriture, séances de conte, rencontres avec des auteurs — témoigne d’une volonté d’adapter les formats aux centres d’intérêt d’un public qui exige désormais de l’interactivité et de l’immersion.

Des failles organisationnelles qui tempèrent l’enthousiasme

Si le bilan global reste positif, certains dysfonctionnements ont entaché l’expérience des visiteurs et des professionnels. Le retard dans l’affichage des numéros de stands — qui n’a été effectif que le deuxième jour de la foire — a généré de la confusion, notamment lors de la première journée d’ouverture, moment stratégique pour les exposants.

Plus significatif encore, le déplacement des rencontres et débats vers le pavillon du ministère des Affaires culturelles, abandonné depuis l’an dernier au profit de la salle fermée du deuxième étage, a posé de sérieux problèmes acoustiques et logistiques. La proximité du flux de visiteurs, le bruit ambiant et la simultanéité de plusieurs activités dans le même espace ont perturbé le déroulement de ces sessions, nuisant à la qualité des échanges pourtant essentiels à l’identité intellectuelle de l’événement.

Ces remarques, aussi ponctuelles soient-elles, pointent vers une nécessité de repenser certains aspects de l’infrastructure d’accueil, à mesure que la foire gagne en ampleur et en notoriété internationale. La FILT attire une foule de plus en plus dense — particulièrement les week-ends et les jours fériés — ce qui exige une gestion des flux et une organisation spatiale à la hauteur de cet engouement.

Entre élitisme et popularité, une identité culturelle affirmée

Ce qui distingue fondamentalement la FILT des autres manifestations culturelles tunisiennes, c’est sa capacité à transcender les frontières sociales. La foire attire aussi bien les universitaires et les chercheurs que les familles venues en quête de livres pour leurs enfants, les lycéens curieux que les professionnels de l’édition en prospection commerciale. Cette transversalité, rare dans le paysage culturel tunisien, est à la fois sa force et son défi : satisfaire des attentes aussi diverses dans un espace contraint.

Quarante éditions après ses débuts, la Foire internationale du livre de Tunis continue de conjuguer rayonnement culturel et performance commerciale, tout en cherchant à se renouveler pour rester en phase avec les mutations d’un secteur en pleine recomposition à l’échelle mondiale.