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La Route des Andalous redessine le patrimoine tunisien

- Culture
10 mai 2026
culture tunisie - Tunisia Times

Des façades baignées de lumière, des rythmes soufis qui résonnent dans les ruelles de la Médina, et une foule venue redécouvrir des pans entiers de son histoire collective : la 35ème édition du Mois du patrimoine a offert à Tunis bien plus qu’un simple calendrier festif. En articulant son programme autour de l’héritage morisque, à travers l’initiative intitulée « La Route des Andalous », la Tunisie engage une réflexion de fond sur la manière dont le passé peut nourrir une vision urbaine et touristique contemporaine.

Quatre siècles de présence morisque remis en lumière

C’est sous la supervision de la ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, que l’étape tunisoise de « La Route des Andalous » a officiellement démarré. L’événement a rapidement dépassé le cadre honorifique habituellement associé à ce type de manifestation. L’expert Ahmed Hamrouni y a livré une intervention remarquée sur quatre siècles de présence morisque en Tunisie, rappelant que cet héritage continue de structurer l’identité architecturale et culturelle du pays bien au-delà des seuls cercles académiques.

Des Souks de la Médina jusqu’à Bab Bhar, les espaces patrimoniaux ont été réinvestis comme lieux de dialogue et de mémoire vivante. Loin d’une mise sous verre muséale, le legs andalou a été présenté comme une composante active du tissu urbain tunisien, capable d’irriguer les débats contemporains sur l’aménagement, l’identité et l’appartenance. Selon les organisateurs relayés par Webmanagercenter, cette approche vise précisément à éviter que l’héritage morisque ne se réduise à une curiosité archéologique, en l’inscrivant dans une dynamique de valorisation continue.

La portée symbolique de cette démarche dépasse les frontières nationales. En reconstituant un itinéraire de mémoire qui relie la Tunisie à l’Espagne andalouse, l’initiative s’inscrit dans un réseau de coopération culturelle méditerranéen, susceptible d’attirer l’attention des institutions internationales et des acteurs du tourisme patrimonial.

L’illumination architecturale, un outil de city branding assumé

L’un des aspects les plus visibles de cette édition tient à la stratégie d’illumination orchestrée par l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle (AMVPPC). En dirigeant des projections lumineuses sur le Théâtre municipal, la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul et l’Institut national de musique, les autorités culturelles ont transformé des monuments historiques en repères nocturnes à fort pouvoir d’attraction.

Cette démarche relève d’une logique de city branding que de nombreuses métropoles européennes ont adoptée depuis plusieurs décennies, et que Tunis semble désormais intégrer pleinement à sa stratégie de rayonnement. En rendant ces bâtiments spectaculaires après le coucher du soleil, la ville prolonge la durée de présence des visiteurs dans l’espace public, stimule l’activité commerciale des quartiers concernés et génère une image urbaine facilement diffusable sur les réseaux sociaux — un levier de visibilité gratuit et puissant pour une destination en quête de repositionnement touristique.

L’économie de la lumière, pour reprendre une formule en vogue dans les milieux du tourisme culturel, n’est pas anodine. Elle transforme le capital architectural d’une ville en produit d’appel, capable de capter des segments de voyageurs attirés par les expériences nocturnes et les mises en scène urbaines soignées. La Médina de Tunis, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, dispose d’un potentiel considérable dans ce registre, encore insuffisamment exploité jusqu’à présent.

Des monuments comme pôles économiques nocturnes

Au-delà de l’aspect esthétique, la mise en lumière de ces façades produit des effets concrets sur l’économie locale. Les restaurateurs, artisans et prestataires culturels installés à proximité des sites illuminés bénéficient d’un flux de visiteurs prolongé, notamment en soirée. Cette dynamique, encore modeste à l’échelle actuelle, constitue néanmoins un modèle reproductible pour d’autres villes tunisiennes disposant d’un patrimoine bâti significatif, comme Sfax, Sousse ou Kairouan.

Le mapping vidéo, pont entre l’héritage et les nouvelles générations

La soirée organisée à Bab Bhar a introduit une dimension technologique inédite dans le programme du Mois du patrimoine. Le spectacle de mapping vidéo conçu par Nour Jallouli et Haïfa Mediouni a projeté sur les pierres séculaires de la place des compositions visuelles mêlant références historiques et esthétique contemporaine. Le résultat : une expérience immersive qui réconcilie les générations plus jeunes avec un patrimoine qu’elles perçoivent parfois comme distant ou peu accessible.

Cette fusion entre art numérique et architecture ancienne illustre une tendance croissante dans les politiques culturelles des pays méditerranéens : utiliser la technologie non pas pour supplanter l’héritage, mais pour en renouveler la lecture. En offrant une interface visuelle moderne, le mapping vidéo rend le récit historique plus tangible, plus émotionnel, plus partageable — des qualités essentielles pour capter l’attention d’un public habitué aux formats numériques.

Le spectacle vivant n’a pas été en reste. Les artistes Aïda Niaiti et Sami Dorbez ont assuré une dimension performative qui a ancré les festivités dans le temps présent, évitant l’écueil du folklore figé. La combinaison entre performances scéniques et projections numériques a produit une atmosphère singulière, saluée par un public nombreux selon les compte-rendus diffusés par Webmanagercenter.

Un modèle de médiation culturelle à dupliquer

Le succès populaire enregistré lors de cette édition pose une question stratégique pour les décideurs culturels tunisiens : comment institutionnaliser ce type d’approche et l’inscrire dans une programmation régulière, plutôt que de le cantonner à des événements ponctuels ? La réponse à cette interrogation conditionne en partie la capacité de la Tunisie à construire une offre culturelle durable, capable de fidéliser les visiteurs et de renforcer le sentiment d’appartenance des habitants à leur propre histoire.

La Route des Andalous, dans sa configuration actuelle, offre un cadre narratif cohérent qui pourrait servir de colonne vertébrale à un tourisme patrimonial plus structuré. En croisant les outils du spectacle vivant, de la technologie numérique et de la valorisation architecturale, la Tunisie dispose d’un modèle de médiation culturelle potentiellement exportable, tant vers d’autres villes du pays que vers les partenaires méditerranéens engagés dans la préservation de l’héritage morisque commun.