views 9 mins 0 comments

L’ONU interpelle Tunis sur la répression de la société civile

- Politique
9 mai 2026
politique tunisie - Tunisia Times

Le 7 mai 2025, Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a adressé un message sans ambiguïté aux autorités tunisiennes : mettre fin aux actions qui étouffent progressivement la société civile, la presse et les voix dissidentes. Cette prise de position, relayée par APAnews – Agence de Presse Africaine, survient dans un contexte où plusieurs organisations de défense des droits ont vu leurs activités suspendues ou entravées en l’espace de quelques semaines.

Suspensions d’ONG et instrumentalisation judiciaire : le tableau dressé par l’ONU

La déclaration du Haut-Commissariat s’est appuyée sur des faits précis pour illustrer ce qu’il décrit comme un resserrement délibéré de l’espace civique. Deux cas ont particulièrement retenu l’attention : la suspension temporaire de la section locale d’Avocats sans frontières, intervenue peu après une mesure identique frappant la Ligue tunisienne des droits de l’homme, l’une des organisations de défense des libertés les plus anciennes du pays.

Dans les deux situations, les autorités tunisiennes ont avancé des motifs liés à des irrégularités d’ordre financier ou administratif. Mais pour le Haut-Commissariat, ces justifications masquent un objectif plus large : neutraliser des structures qui jouent un rôle de contre-pouvoir. L’effet concret de ces suspensions est immédiat — les organisations se retrouvent dans l’incapacité d’exercer leurs missions, que ce soit en matière d’assistance juridique, de documentation des violations ou de plaidoyer public.

Volker Türk a insisté sur le fait que les mesures adoptées ne satisfont pas aux critères fondamentaux du droit international, notamment les principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité. En d’autres termes, même lorsqu’un État dispose de prérogatives pour encadrer les activités des organisations de la société civile, ces prérogatives doivent s’exercer dans des limites précises, que le Haut-Commissariat juge ici franchies.

Les journalistes dans le viseur : chiffres et cas emblématiques

Au-delà des restrictions pesant sur les ONG, l’ONU a mis en lumière la situation préoccupante de la presse tunisienne. Les données compilées par le Haut-Commissariat révèlent que 28 journalistes ont été arrêtés au cours de l’année écoulée, poursuivis devant les tribunaux, puis condamnés à des peines d’emprisonnement. Un bilan qui place la Tunisie parmi les pays où l’exercice du journalisme comporte des risques judiciaires significatifs.

Parmi les situations individuelles évoquées, celle du journaliste Zied el-Heni ressort comme particulièrement symbolique. Placé en détention provisoire après avoir formulé des critiques à l’égard de décisions judiciaires, son cas illustre, selon le Haut-Commissariat, la manière dont l’appareil judiciaire peut être mobilisé pour sanctionner l’expression d’opinions, y compris lorsque celles-ci portent sur le fonctionnement des institutions elles-mêmes.

Face à cette situation, le Haut-Commissaire a réclamé la libération « immédiate et sans condition » de toutes les personnes maintenues en détention en raison de leurs opinions ou de leurs activités journalistiques. Une formulation qui ne laisse guère de place à l’interprétation et qui reflète l’urgence perçue par l’ONU.

Un contexte politique qui pèse sur les libertés

Pour comprendre la trajectoire décrite par le Haut-Commissariat, il faut remonter à 2021, date à laquelle le président tunisien a engagé une recomposition profonde du système institutionnel, concentrant les pouvoirs exécutifs et réduisant le rôle du Parlement. Depuis lors, plusieurs organisations nationales et internationales documentent ce qu’elles qualifient de recul des libertés fondamentales : liberté d’expression, droit d’association, indépendance de la justice.

Les autorités tunisiennes, de leur côté, défendent une lecture différente. Elles présentent les mesures adoptées comme des outils nécessaires au maintien de l’ordre public et à l’assainissement du fonctionnement institutionnel, rejetant les critiques extérieures au nom de la souveraineté nationale. Cette posture crée une tension récurrente avec les instances internationales, qui considèrent que le respect des droits humains ne relève pas d’une question intérieure mais d’engagements universellement contractés.

Entre souveraineté nationale et normes internationales, une ligne de fracture persistante

L’intervention de Volker Türk met en évidence une contradiction que la Tunisie peine à résoudre sur la scène diplomatique. D’un côté, le pays reste formellement lié par des conventions internationales relatives aux droits civils et politiques, qu’il a ratifiées et qui lui imposent des obligations précises en matière de liberté d’expression et d’association. De l’autre, les pratiques documentées par le Haut-Commissariat semblent s’écarter de ces engagements, créant un écart entre le discours officiel et la réalité vécue par les acteurs de la société civile et les professionnels des médias.

La Constitution tunisienne elle-même, rappelle Volker Türk, contient des garanties en matière de droits fondamentaux. Ce n’est donc pas uniquement au regard des normes internationales, mais également à la lumière de son propre texte constitutionnel, que la situation actuelle soulève des questions. Ce point est important : il signifie que les critiques formulées par l’ONU ne peuvent être réduites à une ingérence extérieure, puisqu’elles renvoient aussi à des standards que la Tunisie s’est elle-même fixés.

Pour les organisations de défense des droits humains qui opèrent sur le terrain, la déclaration du Haut-Commissariat représente un soutien symbolique, mais aussi une pression supplémentaire sur les autorités tunisiennes. La question reste ouverte de savoir si cette pression internationale sera de nature à infléchir les pratiques en cours, ou si elle se heurtera, une fois encore, au mur du discours souverainiste.

La crédibilité internationale de la Tunisie en jeu

Sur le plan régional et international, la Tunisie entretient des relations avec de nombreux partenaires — Union européenne, institutions financières internationales, pays du Golfe — pour lesquels la question des droits humains constitue, à des degrés variables, un critère de coopération. La répétition de signaux négatifs en provenance des organes onusiens risque d’alimenter des réserves déjà exprimées par certains de ces partenaires, même si les considérations géopolitiques et économiques continuent souvent de primer sur les enjeux des libertés.

La déclaration de Volker Türk s’inscrit ainsi dans un dialogue difficile, où les injonctions de la communauté internationale se heurtent à la logique d’un pouvoir qui privilégie la stabilité institutionnelle à court terme sur le maintien d’un pluralisme civique que la Tunisie avait pourtant réussi à construire après 2011.