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Ibn Khaldoun : la Tunisie défend son héritage intellectuel

- Politique
10 mai 2026
politique tunisie - Tunisia Times

Une controverse d’ordre identitaire et historique a resurgi en Tunisie après qu’un intervenant sur une radio privée tunisienne a attribué la paternité intellectuelle d’Ibn Khaldoun à un pays autre que la Tunisie. Ce dérapage, relayé sur les ondes d’un média national, a suscité une vive réaction dans les cercles académiques et culturels tunisiens, rouvrant un débat sensible sur l’appropriation du patrimoine intellectuel commun du Maghreb.

Ibn Khaldoun, un enfant de l’Ifriqiya hafside

Né en 1332 à Tunis et mort en 1406, Abd ar-Rahman Ibn Khaldoun a grandi, étudié et forgé sa pensée dans un environnement culturel, géographique et politique tunisien. Ses écrits font explicitement référence à l’Ifriqiya — cette entité territoriale et souveraine dont Tunis était la capitale sous la dynastique hafside — et non à une quelconque entité qui correspondrait à l’Algérie contemporaine au sens politique du terme. Dans ses textes, il souligne même que la stabilité de l’ensemble de la région maghrébine était intrinsèquement liée à celle de l’Ifriqiya.

Attribuer à l’actuel territoire algérien une influence déterminante sur la rédaction de la Muqaddimah, l’œuvre maîtresse d’Ibn Khaldoun, revient à projeter sur le passé des frontières et des identités nationales qui n’existaient pas encore à l’époque médiévale. C’est ce que souligne la source Kapitalis dans son analyse de cette polémique : une telle démarche ne relève pas de l’interprétation historique, mais d’une reconstruction narrative orientée.

La distinction entre voyage, résidence et appartenance identitaire est ici centrale. Ibn Khaldoun a effectivement séjourné dans plusieurs régions du Maghreb et du Machrek au fil de sa vie tumultueuse, mais ces déplacements n’altèrent en rien ses racines tunisiennes, de la même manière que la résidence prolongée d’un auteur en Suisse ne fait pas de lui un écrivain helvétique. L’exemple du romancier libyen Ibrahim Al-Koni, qui a produit l’essentiel de son œuvre en Suisse sans que personne ne songe à le naturaliser littérairement, illustre parfaitement cette logique.

Quand l’histoire devient un outil politique

Ce qui préoccupe davantage les observateurs tunisiens, c’est moins l’erreur en elle-même que le canal par lequel elle a été diffusée. Qu’une radio privée tunisienne serve de tribune à une réécriture de l’histoire nationale au détriment de la Tunisie constitue un fait jugé particulièrement grave. La question de la formation et de la rigueur intellectuelle des intervenants médiatiques se pose avec acuité : la spécialité professionnelle d’un intervenant, qu’il soit médecin, militaire ou autre, ne lui confère pas automatiquement une autorité sur des sujets historiques complexes.

Le glissement de l’erreur vers la propagande est un phénomène bien documenté dans l’histoire des nations en construction identitaire. Instrumentaliser une figure intellectuelle de l’envergure d’Ibn Khaldoun pour conforter un récit national constitue une pratique qui dépasse le simple malentendu culturel. L’histoire, rappellent les spécialistes, est une discipline fondée sur des documents vérifiables, des archives et des chroniques, non sur des récits construits a posteriori pour servir des intérêts contemporains.

Plusieurs parallèles historiques permettent d’éclairer ce débat. Saint Augustin, natif de Souk Ahras — territoire qui appartient aujourd’hui à l’Algérie —, a accompli sa formation intellectuelle à Carthage, dans une région qui a longtemps gravitée dans la sphère d’influence tunisienne. Pourtant, son identité est généralement rattachée au contexte nord-africain dans son ensemble, sans que cela ne donne lieu à des revendications exclusives. De la même façon, Jamila Bouhired, grande figure de la résistance algérienne, est née d’une mère tunisienne originaire de Sfax. La Tunisie lui a décerné l’Ordre de la République en signe de reconnaissance, sans jamais chercher à la « tunisifier » ni à en faire un symbole national tunisien. Nombre de figures de la révolution algérienne ont séjourné ou sont nées en Tunisie ; elles n’ont jamais été revendiquées comme appartenant au patrimoine tunisien.

Le patrimoine tunisien, une richesse qui n’a pas besoin d’être défendue par des annexions symboliques

L’argument avancé dans ce débat est aussi celui de la sobriété historique tunisienne. La Tunisie a contribué de manière significative à la construction intellectuelle et institutionnelle du monde arabo-islamique médiéval : les Fatimides, d’origine tunisienne, ont fondé Le Caire et l’université Al-Azhar ; des savants issus de l’espace tunisien ont posé les bases de l’université Al-Qarawiyyin à Fès. Ces apports considérables n’ont jamais conduit Tunis à organiser des campagnes de revendication symbolique sur les patrimoines marocain ou égyptien.

La logique de l’appropriation culturelle, si on la pousse à l’extrême, mènerait à des absurdités manifestes. Le peintre suisse Paul Klee, qui a lui-même déclaré avoir « découvert la couleur » lors de son séjour en Tunisie en 1914, ne saurait être considéré comme un artiste tunisien pour autant. Farid Al-Atrash a chanté la Tunisie dans des chansons célèbres ; cela ne fait pas de lui un musicien tunisien. La résidence, l’inspiration ou même l’attachement affectif à un lieu ne constituent pas des critères suffisants pour redéfinir une identité nationale ou intellectuelle.

Ce principe vaut dans les deux sens : si la Tunisie ne revendique pas ce qui ne lui appartient pas formellement, elle est en droit d’exiger que son patrimoine propre ne soit pas dilué ou redistribué sous couvert d’un régionalisme maghrébin mal défini. Ibn Khaldoun appartient certes à l’héritage intellectuel de l’humanité entière, et sa pensée dépasse largement les frontières d’un seul État, mais son ancrage biographique, culturel et intellectuel demeure tunisien.

La présence de personnalités à profil officiel ou militaire dans les médias appelle par ailleurs à une vigilance accrue. Leurs prises de position, même formulées à titre personnel, peuvent être perçues comme portant un poids institutionnel, ce qui renforce la responsabilité des rédactions dans le choix et l’encadrement de leurs intervenants. Le devoir de précision factuelle s’impose d’autant plus lorsque les sujets touchent à l’identité nationale et aux relations entre pays voisins.