Trois ans après la signature du mémorandum d’entente entre l’Union européenne et la Tunisie, le premier du genre conclu par Bruxelles avec un pays du pourtour méditerranéen, une mission d’évaluation dépêchée depuis la capitale belge a passé au crible, en avril dernier, l’état d’avancement de cet accord ambitieux. Le verdict, présenté lors d’une conférence de presse organisée le 7 mai 2026 par la délégation de l’Union européenne à Tunis, dresse un tableau en demi-teinte : des progrès réels sur certains fronts, des blocages persistants sur d’autres.
Un bilan en dents de scie selon les axes du mémorandum
L’ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie, Giuseppe Perrone, a été on ne peut plus clair sur la nature du constat : la mise en œuvre du mémorandum est loin d’être homogène. L’accord, signé en 2023, repose sur cinq piliers distincts — l’assistance financière, le commerce, la mobilité des personnes, les relations entre les peuples et la coopération énergétique. Or, selon le diplomate, chacun de ces axes affiche une trajectoire propre, avec des rythmes d’avancement très inégaux.
Ce mémorandum, rappelons-le, ne constitue pas un instrument créateur d’obligations nouvelles à partir de rien. Giuseppe Perrone a tenu à préciser ce point devant la presse : il s’agit avant tout d’un cadre structurant une relation bilatérale déjà ancienne et établie, visant à lui donner une cohérence renforcée et une lisibilité accrue. En d’autres termes, l’accord vient consolider et organiser des liens préexistants plutôt qu’inventer de toutes pièces une nouvelle dynamique partenariale.
Pour consulter l’ensemble des projets inscrits dans ce cadre, l’ambassadeur a orienté les journalistes vers la cartographie interactive disponible en ligne, ainsi que vers le site officiel de la direction générale pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Commission européenne, où un état des lieux détaillé est régulièrement mis à jour.
Migration et énergie : les deux piliers qui progressent
Parmi les cinq axes du mémorandum, deux se distinguent par des avancées tangibles : la dimension migratoire et la coopération énergétique. Ces deux volets concentrent l’essentiel des résultats positifs que la mission d’évaluation bruxelloise a pu relever au terme de son exercice d’avril.
La gestion migratoire, un dossier central
La question des flux migratoires demeure l’un des enjeux les plus sensibles et les plus médiatisés de la relation entre Tunis et Bruxelles. Depuis la signature du mémorandum en 2023, ce dossier a cristallisé une attention particulière, tant du côté européen que tunisien. Les avancées enregistrées sur ce volet semblent refléter l’investissement politique considérable consenti par les deux parties pour en faire une priorité opérationnelle.
Sans entrer dans le détail des chiffres — que la mission d’évaluation n’a pas communiqués lors de cette conférence de presse — l’ambassadeur Perrone a confirmé que les mécanismes mis en place dans le cadre du mémorandum ont produit des effets concrets sur la gestion des flux et la coopération entre les autorités compétentes des deux rives de la Méditerranée. La mobilité, en tant que pilier distinct du volet migratoire au sens strict, s’inscrit dans une logique complémentaire, englobant notamment les voies légales d’accès au territoire européen pour les ressortissants tunisiens.
L’énergie, un partenariat stratégique en construction
Le second axe en bonne santé est celui de l’énergie. La Tunisie, positionnée au carrefour de corridors stratégiques reliant l’Afrique subsaharienne et l’Europe, représente un maillon potentiellement crucial dans la transition énergétique que l’Union européenne cherche à accélérer. Les projets d’interconnexions électriques, les ambitions autour des énergies renouvelables et l’exportation potentielle d’hydrogène vert figurent parmi les perspectives qui donnent à ce volet une dimension géopolitique dépassant le cadre strictement bilatéral.
Les progrès enregistrés sur ce pilier témoignent d’une convergence d’intérêts entre Tunis et Bruxelles, l’une cherchant à valoriser son potentiel naturel et sa position géographique, l’autre souhaitant diversifier ses sources d’approvisionnement et réduire sa dépendance aux énergies fossiles en provenance d’autres régions du monde. Ce rapprochement énergétique s’inscrit dans un contexte international marqué par les bouleversements du marché mondial de l’énergie depuis 2022.
Le commerce, parent pauvre d’un accord ambitieux
À rebours des avancées constatées sur les volets migratoire et énergétique, le pilier commercial du mémorandum accuse un retard que Giuseppe Perrone n’a pas cherché à minimiser. L’ambassadeur a reconnu ouvertement que ce domaine peine à suivre le rythme fixé par les autres composantes de l’accord.
Ce constat n’est pas anodin. Le commerce constitue, dans la logique européenne du partenariat méditerranéen, l’un des leviers essentiels du développement économique et de l’intégration régionale. Un ralentissement sur ce front peut signaler des obstacles structurels — réglementaires, logistiques ou politiques — qui dépassent le seul cadre du mémorandum et renvoient à des questions plus larges sur la compétitivité de l’économie tunisienne et les conditions d’accès aux marchés européens.
Les négociations commerciales entre Tunis et Bruxelles ont historiquement été complexes, notamment autour du dossier de l’Accord de Libre-Échange Complet et Approfondi (ALECA), suspendu depuis plusieurs années en raison de divergences de fond sur ses modalités et ses impacts potentiels sur l’économie tunisienne. Si le mémorandum de 2023 n’a pas vocation à se substituer à ces discussions, il est difficile de ne pas voir dans le retard commercial signalé un écho de ces tensions non résolues.
Le volet de l’assistance financière, cinquième pilier de l’accord, n’a pas fait l’objet de commentaires détaillés lors de cette conférence de presse. La mission d’évaluation bruxelloise, dont les conclusions seront sans doute publiées plus en détail sur les canaux officiels de la Commission européenne, devrait apporter des précisions supplémentaires sur l’état de décaissement et d’utilisation des fonds engagés dans ce cadre.
Pour L’Économiste Maghrébin, qui relayait ces informations, cet exercice d’évaluation périodique illustre la volonté de Bruxelles de maintenir un suivi rigoureux d’un accord qu’elle présente volontiers comme un modèle potentiellement transposable à d’autres pays de la région. La Tunisie, en tant que premier pays méditerranéen à avoir conclu un tel mémorandum avec l’UE, reste sous les projecteurs d’une attention européenne qui mêle considérations stratégiques, impératifs migratoires et ambitions énergétiques.
