Depuis Malte où se tenait la réunion ministérielle MED9++, Mohamed Ali Nafti a porté un message offensif devant une quarantaine d’États et d’organisations internationales : la Tunisie entend jouer un rôle de premier plan dans la sécurité alimentaire régionale, en s’appuyant notamment sur ses réserves de phosphates pour s’imposer comme un carrefour stratégique de distribution d’engrais. Une ambition qui s’inscrit dans un contexte international marqué par des tensions croissantes sur les chaînes d’approvisionnement agricoles.
Mettre fin à l’instrumentalisation de la faim
Le ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger a ouvert son intervention sur un constat sans détour : l’insécurité alimentaire est devenue, dans plusieurs régions du monde, un outil de pression politique. Selon le communiqué diffusé par son ministère, Mohamed Ali Nafti a exhorté ses homologues à condamner explicitement cette pratique, qu’il considère comme une ligne rouge à ne pas franchir dans les relations internationales.
Derrière cette prise de position politique se dessine une préoccupation économique concrète. La dépendance de nombreux pays méditerranéens et africains aux engrais transitant par le détroit d’Ormuz expose leurs agricultures à des ruptures d’approvisionnement imprévisibles. Pour le chef de la diplomatie tunisienne, diversifier les sources d’engrais et de produits de base n’est pas une option mais une nécessité structurelle. Cette lecture rejoint les analyses de plusieurs experts économiques qui alertent depuis plusieurs années sur l’absence de visibilité stratégique nationale face aux chocs extérieurs.
La Tunisie ne s’est pas contentée de diagnostiquer le problème. Elle a soumis un ensemble de propositions concrètes destinées à remodeler la coopération méditerranéenne autour de la résilience collective, positionnant Tunis non plus comme simple consommatrice de décisions prises ailleurs, mais comme co-architecte des solutions régionales.
Cinq propositions pour refonder la coopération agricole régionale
Mohamed Ali Nafti a structuré son discours autour de cinq axes d’action qu’il présente comme les piliers d’une souveraineté alimentaire partagée entre les pays riverains de la Méditerranée et leurs voisins du Sud.
Le premier axe porte sur l’investissement dans les chaînes de valeur agricoles. Plutôt que de s’en tenir à des échanges commerciaux classiques, le ministre plaide pour une intégration verticale permettant aux pays du Sud de capter une part plus importante de la valeur ajoutée générée par leurs productions agricoles. Cette approche suppose des engagements financiers significatifs de la part des partenaires européens et des institutions multilatérales.
Le deuxième pilier concerne le transfert de technologies et l’innovation. La modernisation du secteur agricole dans les pays méditerranéens en développement ne peut reposer uniquement sur des importations de matériel. Nafti appelle à des mécanismes concrets de transfert de savoir-faire, permettant de bâtir des capacités locales durables plutôt que des dépendances technologiques nouvelles.
Sur le plan financier, le ministre a plaidé pour des instruments de financement repensés, adaptés aux contraintes spécifiques des économies du Sud. Les mécanismes traditionnels, souvent conçus selon des standards du Nord, se révèlent inadaptés aux réalités des marchés agricoles africains et méditerranéens. Des financements dits « innovants » — incluant potentiellement des garanties publiques, des fonds mixtes ou des instruments de partage de risque — sont présentés comme indispensables pour débloquer les investissements privés dans ce secteur.
La quatrième proposition vise à instaurer des systèmes régionaux d’alerte précoce et de coordination logistique. L’idée est de doter la région d’une architecture d’information partagée, capable de détecter en amont les tensions sur les marchés agricoles, d’anticiper les pénuries et de fluidifier la circulation des denrées entre États membres. Ce type de mécanisme, qui existe sous des formes embryonnaires dans certaines organisations régionales, nécessiterait un renforcement institutionnel et des ressources dédiées.
Enfin, le cinquième point — peut-être le plus politiquement chargé — porte sur l’accès des produits agricoles du Sud aux marchés européens. Mohamed Ali Nafti a réclamé des facilités exceptionnelles pour les exportations issues des pays en développement, au nom d’un principe de partage équitable des bénéfices entre partenaires. Cette demande s’inscrit dans un débat plus large sur les asymétries persistantes dans les accords commerciaux euro-méditerranéens, où les concessions agricoles accordées aux pays du Sud restent souvent limitées ou conditionnelles.
Les phosphates tunisiens, levier d’influence régionale
C’est sur la question des phosphates que l’intervention de Mohamed Ali Nafti a pris une dimension particulièrement stratégique. En clôturant son propos sur cet atout, le ministre a clairement signifié que la Tunisie ne compte pas rester spectatrice du marché mondial des engrais, dominé par quelques grandes puissances productrices.
La Tunisie dispose de l’une des plus importantes réserves mondiales de phosphate, exploitées principalement dans la région de Gafsa par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et transformées en engrais par le Groupe chimique tunisien (GCT). Si la production a connu des difficultés significatives depuis 2011 — grèves, sit-ins, tensions sociales — les autorités misent aujourd’hui sur une remontée en puissance de la filière pour en faire un pilier de la stratégie d’exportation nationale.
L’ambition affichée par Nafti va au-delà de la simple augmentation de la production. Devenir un hub régional implique de développer des capacités logistiques, portuaires et de transformation permettant d’attirer des flux de matières premières et de produits finis à l’échelle du bassin méditerranéen et du continent africain. Cela supposerait des investissements dans les infrastructures, mais aussi la mise en place de partenariats industriels avec des acteurs internationaux du secteur des engrais.
Dans un contexte où les marchés mondiaux d’engrais ont connu des perturbations majeures depuis la crise ukrainienne de 2022 — avec des prix qui ont atteint des niveaux records avant de se stabiliser — la proposition tunisienne trouve un écho certain auprès des pays importateurs nets. L’Afrique subsaharienne, notamment, reste structurellement sous-fertilisée, ce qui pèse lourdement sur ses rendements agricoles. Un hub nord-africain des engrais phosphatés répondrait à un besoin réel, à condition que la Tunisie parvienne à résoudre ses propres défis de production et de gouvernance sectorielle.
Selon L’Économiste Maghrébin qui a relayé les propos du ministre, cette vision s’inscrit dans une diplomatie économique tunisienne qui cherche à transformer les ressources naturelles du pays en leviers d’influence géopolitique, plutôt qu’en simples sources de revenus d’exportation.
