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Tunisie-UE : Nafti plaide pour un partenariat rééquilibré

- Politique
10 mai 2026
politique tunisie - Tunisia Times

Le message est clair et assumé. En s’exprimant lors des festivités de la Journée de l’Europe organisées à Tunis par la Délégation de l’Union européenne, le ministre des Affaires étrangères Mohamed Ali Nafti a porté une revendication de fond : celle d’un partenariat refondé sur des bases plus justes, plus respectueuses de la souveraineté tunisienne. Une prise de position qui s’inscrit dans la continuité directe des orientations du Président Kaïs Saïed, dont la politique étrangère s’articule depuis plusieurs mois autour d’une logique de réévaluation des engagements internationaux du pays.

Un accord trentenaire jugé dépassé par Tunis

C’est lors de la cérémonie marquant le 76e anniversaire de la Déclaration Schuman, le 8 mai 2026, que Nafti a formulé avec clarté la position tunisienne. Sans remettre en cause le principe même du partenariat avec l’Union européenne, il a appelé à une refonte substantielle de la relation, pour qu’elle soit, selon ses propres termes, « plus équilibrée, plus équitable et davantage respectueuse des priorités nationales et des choix souverains de chaque partie ».

Le cœur de l’argumentaire tunisien repose sur un constat : l’accord d’association signé en 1995 entre Tunis et Bruxelles — qui faisait de la Tunisie le premier pays du Sud de la Méditerranée à conclure un tel accord avec l’UE — ne correspond plus aux réalités économiques et géopolitiques actuelles. Trois décennies après sa signature, cet accord couvre un large spectre de domaines : commerce bilatéral, coopération économique, questions culturelles et sociales, ainsi que la mise en place progressive d’une zone de libre-échange. Mais pour Tunis, ce cadre juridique n’a pas suffisamment évolué pour tenir compte des transformations profondes de l’économie mondiale, ni des répercussions des crises en Europe et au Moyen-Orient sur les économies du voisinage.

Nafti a ainsi formulé plusieurs attentes concrètes vis-à-vis de l’UE : un meilleur accès au marché européen pour les produits tunisiens, un flux d’investissements orientés vers des secteurs à forte valeur ajoutée, un soutien accru à la transition énergétique et à la transformation numérique du pays, ainsi qu’une intégration plus significative de la Tunisie dans les chaînes de valeur mondiales. Ces demandes dessinent en creux le sentiment d’un déséquilibre persistant que la partie tunisienne entend désormais corriger ouvertement.

La diplomatie tunisienne au diapason de Carthage

Les déclarations du chef de la diplomatie ne constituent pas une initiative isolée. Elles prolongent une orientation stratégique que Kaïs Saïed défend de manière constante depuis son accession au pouvoir et qui s’est traduite, ces derniers mois, par une série de signaux forts adressés aux partenaires étrangers de la Tunisie.

Le tournant avait été clairement énoncé lors d’un entretien entre le Président de la République et Mohamed Ali Nafti, tenu le 14 novembre 2025 au Palais de Carthage. À cette occasion, le Chef de l’État avait placé au centre des échanges la question des accords internationaux qu’il juge défavorables aux intérêts tunisiens. Un communiqué de la présidence avait alors précisé que « certains engagements conclus au fil des années auraient fragilisé plusieurs secteurs stratégiques de l’économie nationale et réduit les marges de manœuvre du pays ». Kaïs Saïed avait appelé à une réévaluation de ces textes « dans l’intérêt exclusif de la nation ».

Cette posture s’ancre dans les principes inscrits dans la Constitution du 25 juillet 2022, qui consacre la souveraineté nationale et l’indépendance de décision comme piliers de la politique étrangère tunisienne. Le Président avait réaffirmé, à cette même occasion, son opposition à tout engagement susceptible de compromettre l’autonomie décisionnelle de Tunis, ainsi que son refus de toute ingérence extérieure dans les affaires intérieures du pays.

Ce triptyque — souveraineté, indépendance de décision, protection des ressources nationales — constitue désormais le socle affiché de la diplomatie tunisienne. Il guide aussi bien les négociations bilatérales que le positionnement de Tunis dans les enceintes multilatérales. La démarche ne vise pas à rompre avec les partenaires traditionnels, mais à redéfinir les termes de la relation sur la base d’une réciprocité effective.

Un contexte géopolitique propice à la renégociation

La Tunisie n’est pas seule dans cette démarche de relecture de ses engagements avec les institutions et puissances extérieures. Plusieurs pays du Sud global traversent une phase similaire de repositionnement, cherchant à tirer profit des reconfigurations géopolitiques mondiales pour renégocier des accords hérités d’époques où leurs capacités de négociation étaient moindres.

Pour Tunis, la fenêtre d’opportunité tient notamment aux mutations en cours dans l’économie mondiale : la fragmentation des chaînes d’approvisionnement, la montée en puissance des enjeux énergétiques — notamment autour de l’hydrogène vert — et la revalorisation de l’Afrique du Nord comme espace stratégique pour l’Europe dans un contexte de tensions géopolitiques persistantes. Ces éléments placent la Tunisie en position de revendiquer un rôle plus actif et mieux rémunéré dans ses partenariats.

Le discours de Nafti lors de la Journée de l’Europe, tel que rapporté par La Presse de Tunisie, traduit précisément cette ambition : transformer la relation avec l’UE d’un rapport asymétrique en un véritable partenariat stratégique, où les intérêts des deux parties seraient pris en compte de manière équitable. La rhétorique souverainiste ne constitue pas, dans ce cadre, un rejet de l’Europe, mais bien une invite à revoir les fondements d’une coopération que Tunis estime déséquilibrée depuis trop longtemps.

Reste à savoir comment Bruxelles répondra à ces appels à la renégociation. La Délégation de l’UE à Tunis, qui a organisé la célébration au cours de laquelle ces déclarations ont été prononcées, n’a pas fait de commentaires immédiats. Mais l’agenda des relations euro-tunisiennes, marqué par des dossiers aussi sensibles que les migrations, l’énergie et les équilibres macroéconomiques, laisse peu de place à l’esquive.