Des entreprises chinoises lorgneraient sur bien plus que le sous-sol tunisien. Selon des déclarations recueillies en exclusivité par La Presse de Tunisie, l’ambassadeur de la République populaire de Chine à Tunis, S.E.M. Wan Li, a confirmé que l’intérêt de Pékin pour le secteur phosphatier tunisien dépasse largement la simple extraction minière. Il s’agirait d’un modèle industriel complet, pensé de la mine jusqu’au produit fini, dans un contexte où la Tunisie cherche à valoriser davantage ses ressources naturelles plutôt que de les exporter à l’état brut.
Une ambition industrielle qui va au-delà de l’extraction
Ce qui retient l’attention dans les déclarations de S.E.M. Wan Li, c’est la nature même du projet envisagé. Les entreprises chinoises intéressées ne se positionnent pas comme de simples exploitants miniers. Leur vision embrasse l’intégralité de la filière : de l’extraction du minerai à la fabrication d’engrais, en passant par la transformation chimique et la production d’acide phosphorique. Cette approche, souvent désignée sous le terme de chaîne de valeur intégrée, représente un changement de paradigme par rapport aux schémas classiques d’exploitation des matières premières dans les pays en développement.
La Tunisie possède l’une des plus importantes réserves mondiales de phosphate, essentiellement concentrées dans le bassin minier de Gafsa, au centre-ouest du pays. Pourtant, depuis plusieurs années, la production s’est considérablement contractée sous l’effet de tensions sociales persistantes, de grèves récurrentes et d’un manque d’investissements structurels. Le Groupe Chimique Tunisien (GCT) et la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG), deux piliers publics du secteur, peinent à retrouver leur niveau de production d’avant 2011. Dans ce contexte, toute perspective d’investissement étranger massif suscite un intérêt particulier.
La logique chinoise s’inscrit dans une tendance globale : Pékin cherche à sécuriser des approvisionnements en intrants agricoles stratégiques — les engrais phosphatés étant indispensables à l’agriculture mondiale — tout en exportant ses capacités industrielles vers des marchés à fort potentiel. Pour la Tunisie, l’enjeu est d’attirer des capitaux capables de transformer une ressource brute en produits à haute valeur ajoutée, générant ainsi davantage d’emplois qualifiés et de recettes fiscales.
Un dossier en attente, mais pas abandonné
L’ambassadeur Wan Li a tenu à préciser qu’une entreprise chinoise a d’ores et déjà formalisé une demande d’investissement dans ce domaine auprès des autorités tunisiennes compétentes. Ce dossier, bien que toujours en suspens faute d’autorisations accordées, n’a pas été retiré. La partie chinoise aurait même manifesté l’intention de relancer la procédure, signalant ainsi une détermination qui ne s’est pas émoussée face aux délais administratifs.
Ce type de situation n’est pas rare dans le paysage des investissements étrangers en Tunisie. Les procédures d’autorisation, notamment pour les projets à dimension industrielle et environnementale sensible, peuvent s’étaler sur de longues périodes. L’Instance Tunisienne de l’Investissement (TIA), chargée d’orienter et de faciliter les flux d’investissements directs étrangers, est souvent au cœur de ces parcours administratifs, qui impliquent également d’autres ministères sectoriels — Industrie, Environnement, Mines — ainsi que des entités régionales.
Le fait qu’une entreprise chinoise maintienne son intérêt malgré ces obstacles témoigne de l’attractivité que représente encore la Tunisie aux yeux des investisseurs asiatiques dans ce créneau spécifique. Cela dit, la concrétisation de tels projets dépendra en grande partie de la capacité des deux parties à aligner leurs agendas, leurs exigences réglementaires et leurs attentes en matière de retombées économiques locales.
L’impératif environnemental au cœur des négociations
L’un des points les plus significatifs soulevés par S.E.M. Wan Li concerne la dimension environnementale de ces projets d’investissement. L’ambassadeur a insisté sur le fait que toute initiative dans le secteur minier et chimique devra impérativement se conformer aux normes environnementales en vigueur, aussi bien celles définies par la législation tunisienne que les standards internationaux applicables.
Cette précaution n’est pas anodine. Le bassin minier de Gafsa et ses alentours portent les traces d’une exploitation industrielle ancienne, avec des problématiques bien documentées liées aux rejets de phosphogypse, à la contamination des nappes phréatiques et à la dégradation des terres agricoles environnantes. Les populations locales, déjà fragilisées par un chômage structurel élevé, ont souvent exprimé leurs inquiétudes face aux conséquences sanitaires et écologiques de l’activité industrielle. Ces préoccupations ont alimenté une partie des mouvements sociaux qui ont secoué la région depuis 2011.
En affirmant publiquement que « la Chine s’engage à respecter les normes environnementales et à accompagner la Tunisie dans un développement industriel durable et responsable », Wan Li adresse un signal clair : Pékin est conscient que le volet écologique constitue une condition sine qua non pour toute acceptabilité sociale et institutionnelle de ces projets. Ce discours s’inscrit également dans une volonté diplomatique plus large de la Chine de soigner son image sur le continent africain, souvent associée dans les débats publics à des pratiques extractives peu regardantes sur les questions environnementales.
Pour la Tunisie, l’enjeu est double : attirer des investissements capables de relancer une filière phosphatière en difficulté, tout en imposant des garde-fous environnementaux suffisamment robustes pour ne pas reproduire les erreurs du passé. Les autorités de régulation environnementale, comme l’Agence Nationale de Protection de l’Environnement (ANPE), seront vraisemblablement appelées à jouer un rôle central dans l’évaluation de tout projet de cette envergure.
La relation économique sino-tunisienne connaît depuis quelques années une dynamique nouvelle, avec des échanges commerciaux en progression et un intérêt croissant des acteurs chinois pour les secteurs tunisiens à fort potentiel. Le phosphate, ressource stratégique mondiale dans un contexte de sécurité alimentaire mondiale sous tension, s’impose naturellement comme un terrain de convergence entre les besoins industriels chinois et les ambitions de développement tunisiennes.
